Un musée de la Navale, oui. Mais pas un musée sans mémoire.
À partir d’une publication récente de Francis Lyon, que je remercie pour cette alerte nécessaire, une idée mérite d’être reprise, développée, portée plus loin.
Depuis quelque temps, l’idée d’un espace mémoriel consacré à la construction navale seynoise revient dans le débat local.
Tant mieux. Il serait temps.
Mais à une condition : que ce futur lieu ne soit pas seulement une vitrine patrimoniale sage, avec quelques maquettes sous verre, des photos alignées, deux panneaux explicatifs et des discours bien polis sur “le passé industriel de La Seyne”.
Nous ne devons pas construire un musée poussiéreux.
Nous ne devons pas davantage construire un musée minimaliste, conçu au rabais, comme si la mémoire ouvrière devait se contenter d’un coin de salle, de trois cartels et d’une nostalgie bien rangée.
La Navale mérite mieux
.
Elle mérite un lieu vivant, ambitieux, moderne, populaire, capable de faire revenir dans la ville la vigueur de ce qu’elle fut : une énergie collective, une puissance de création, une intelligence technique, une fierté partagée.
Parce que les chantiers navals ne furent pas seulement des bateaux.
Ils furent des vies.
Des milliers d’ouvriers, de techniciens, d’ingénieurs, de familles, de gestes transmis, de savoir-faire immenses, de luttes sociales, de solidarités populaires, de fierté collective.
Ils furent une ville debout autour d’un outil industriel majeur.
Et leur disparition ne fut pas un accident météorologique.
Ce n’est pas la pluie qui est tombée sur les chantiers.
Ce sont des choix politiques, économiques et industriels qui les ont frappés.
Alors oui, un musée de la Navale devra raconter les grands navires, les prouesses techniques, les Forges et Chantiers de la Méditerranée, les CNIM, la NORMED, les grands bassins, les grues, le Pont levant, l’Atelier mécanique, la Porte des Chantiers.
Mais il devra aussi aller au cœur du sujet : la fermeture, ses causes, ses responsables, ses conséquences.
La mise en concurrence des territoires.
Les choix européens et gouvernementaux.
Les restructurations successives.
Les liquidations.
Les promesses de reconversion.
Les emplois supprimés.
Les familles bousculées.
Les quartiers meurtris.
Et face à cela, les luttes.
Les luttes des salariés, des syndicats, des associations, des militants, des habitants, de tous ceux qui ont refusé que l’on ferme un morceau entier de la ville comme nous fermerions un entrepôt devenu inutile.
Depuis des années, l’AMIANS, le CRCN, Les Argonautes, Les Amis du Laborieux, Histoire et Patrimoine Seynois, Les Amis de La Seyne ancienne et moderne, et d’autres encore, travaillent, collectent, transmettent, alertent, proposent.
Photographies, témoignages, maquettes, archives, récits ouvriers, mémoire des gestes, mémoire des combats sociaux : une grande partie du matériau existe déjà, grâce à ce travail patient, souvent bénévole, trop rarement reconnu à sa juste valeur.
Lorsque j’étais candidat sur la liste conduite par Stéphane Sacco, cette ambition faisait partie des projets que je souhaitais voir aboutir avec force. Le programme d’Uni·e.s à gauche pour La Seyne portait la création d’une Maison de la mer et de l’industrie, avec un véritable lieu de mémoire des chantiers, ainsi que la recherche de financements pour créer, à terme, un Musée-mémorial de La Navale et de l’industrie seynoise.
Mais il faut le reconnaître sans se raconter d’histoires : ce projet ne naît pas dans un programme électoral.
Il vient de beaucoup plus loin.
Il vient des anciens des chantiers, des familles, des associations, des bénévoles, de celles et ceux qui ont sauvegardé ce que d’autres auraient parfois laissé disparaître dans l’indifférence.
Une municipalité digne de ce nom ne devrait pas récupérer ce travail.
Elle devrait le reconnaître, le fédérer, lui donner les moyens, l’espace et la visibilité qu’il mérite.
Il ne faudrait pas que cette patience serve seulement à décorer une inauguration.
D’ailleurs, ce projet dépasse désormais les appartenances politiques du moment.
Le programme de Dorian Munoz, devenu maire, abordait lui aussi cette perspective, en évoquant une Maison de la mer et de l’industrie, un lieu de mémoire des chantiers, et la recherche de financements pour un Musée-mémorial de La Navale et de l’industrie seynoise.
Très bien.
Alors prenons cette convergence au sérieux. Mais ne la réduisons pas à une annonce.
Le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir si un musée verra le jour. Le véritable enjeu est de savoir quel musée nous construirons.
Un lieu vivant ou une vitrine figée.
Un espace ambitieux ou une opération minimale.
Une mémoire populaire ou un décor patrimonial bien inoffensif.
Un vrai musée de la Navale ne doit pas neutraliser l’histoire.
Il doit l’assumer.
Et pour l’assumer pleinement, il doit être conçu comme un lieu de vie.
Un musée où nous n’entrerions pas seulement pour regarder le passé derrière une vitre, mais pour comprendre, écouter, toucher, expérimenter, débattre, transmettre.
Un musée capable d’utiliser les technologies modernes sans tomber dans le gadget : projections immersives, récits sonores, témoignages d’anciens, cartes interactives, reconstitutions des gestes du travail, maquettes augmentées, archives numérisées, parcours pour les enfants, ateliers de construction, d’histoire sociale, de dessin industriel, de mémoire orale.
Un musée ouvert toute l’année.
Un musée où les classes ne viendraient pas seulement “faire une sortie”, mais travailler.
Apprendre ce qu’était une ville industrielle.
Comprendre comment naît un navire.
Découvrir les métiers, les outils, les solidarités, les conflits, les conquêtes sociales, les blessures aussi.
Relier l’histoire locale à l’histoire nationale, européenne, économique et sociale.
Ce lieu pourrait accueillir des ateliers scolaires, des rencontres avec les anciens, des expositions temporaires, des conférences, des projections, des résidences artistiques, des parcours urbains, des travaux de recherche, des collectes de mémoire, des créations numériques, des projets avec les écoles, les collèges, les lycées professionnels, les associations culturelles et patrimoniales.
Voilà ce que pourrait être un vrai musée de la Navale.
Pas un petit monument commémoratif pour se donner bonne conscience.
Pas une salle figée où la mémoire prendrait la poussière entre deux visites officielles.
Un lieu suffisamment ambitieux pour devenir une attraction culturelle forte, capable d’intéresser les Seynois, les enfants, les familles, les anciens salariés, les nouveaux habitants, les chercheurs, les touristes, les passionnés d’histoire industrielle et maritime.
La Seyne a connu la modernité industrielle.
Elle n’a aucune raison de proposer aujourd’hui une mémoire étriquée.
Nous devons retrouver, dans la manière même de raconter cette histoire, la modernité et la vigueur d’antan.
Ce musée devrait permettre à une jeune Seynoise, à un jeune Seynois, à une famille arrivée récemment dans la ville, de comprendre pourquoi La Seyne porte encore cette mémoire dans ses murs, dans ses noms de lieux, dans ses blessures, dans sa fierté.
Pourquoi une entreprise capable de faire vivre toute une région a pu être fermée.
Pourquoi une ville ouvrière, maritime, industrielle, populaire a été poussée à se reconvertir dans l’urgence, parfois dans le désordre, souvent sans que les habitants aient réellement la main sur leur avenir.
Un musée qui ne parlerait que des coques, des grues et des lancements serait incomplet.
Un musée qui oublierait les hommes et les femmes serait injuste.
Un musée qui tairait les responsabilités serait confortable.
Et la mémoire n’est pas faite pour être confortable.
Elle est faite pour transmettre, pour comprendre, pour relier les générations, pour empêcher que les mêmes logiques reviennent sous d’autres noms.
La Seyne n’a pas besoin d’un mausolée touristique.
Elle a besoin d’une Maison de la mer et de l’industrie, d’un véritable musée-mémorial de la Navale et du monde ouvrier seynois, un lieu vivant, exigeant, populaire, pédagogique, capable d’accueillir les anciens, les scolaires, les chercheurs, les habitants, les visiteurs.
Un lieu où nous puissions admirer ce qui fut construit. Mais aussi comprendre ce qui fut détruit.Car il y a des silences qui ressemblent à une seconde fermeture des chantiers.Et nous n’avons pas à fermer deux fois la même histoire.
Par Guy CALMES de l’APRES avec l’accord de Christian BARLO
Rejoignez-nous pour continuer à faire vivre une mémoire populaire, sociale et républicaine de La Seyne :
https://www.facebook.com/share/g/1C5rLyJ4Mu/?mibextid=wwXIfr
Partagez, discutez, transmettez, convainquez autour de vous. Une ville qui oublie son histoire finit toujours par laisser d’autres l’écrire à sa place.
#LaSeyne #Navale #MémoireOuvrière #Patrimoine #ReconquêteRépublicaine
Image créée par IA à des fins d’illustration uniquement, sans valeur documentaire.
Un musée de la Navale ne doit pas être un album souvenir. Il doit être un lieu de transmission, de vérité historique, de mémoire sociale et de création culturelle. Les bateaux furent magnifiques. Mais celles et ceux qui les ont construits méritent autant de place que les navires eux-mêmes.


