Écoutez-moi, les amis. Écoutez-moi vraiment.
Il y a des choses que l’on comprend d’abord avec le ventre, avant de réussir à les formuler avec des mots.
Depuis quelques jours, quelque chose me dérange profondément autour du 8 mai. Au départ, je n’avais pas vraiment mis le doigt dessus. Le 8 mai, je connais. Les cérémonies patriotiques, je connais. Les monuments aux morts, les gerbes, les drapeaux, les enfants un peu intimidés, les élus en écharpe, les anciens combattants, les silences qui pèsent davantage que les discours : je connais.
Pendant des années, comme enseignant, j’ai volontairement participé activement, avec mes élèves et leurs parents, à ces cérémonies. Nous y avons interprété maintes fois La Marseillaise et Le Chant des partisans. Nous avons travaillé en classe l’Éducation morale et civique, les valeurs de la République, les séances d’Histoire, avec un grand H, et ce que nous appelons le devoir de mémoire. Nous avons essayé d’expliquer, avec les mots justes, ce que signifiaient la Résistance, la Libération, l’Occupation, le courage, la peur, la trahison, l’espérance.
Et, très honnêtement à cette époque, la couleur politique du maire m’importait peu. Je l’écris sincèrement : pendant longtemps, cela ne m’avait même pas effleuré l’esprit. Pourtant, des élus du Front national puis du Rassemblement national, il y en a en France depuis des années. Des maires, des députés, des conseillers municipaux, des élus locaux. Ce n’est pas nouveau.
Et c’est peut-être cela, le plus terrible.
Ces idées n’avancent pas toujours au bruit des bottes. Elles avancent souvent au bruit des pantoufles. Elles s’installent doucement. Elles deviennent familières. Elles se glissent dans le paysage. Elles finissent par paraître normales. Et puis un jour, nous réalisons qu’un élu du Rassemblement national va présider une cérémonie du 8 mai. Là, quelque chose coince.
Parce qu’à cet instant-là, il n’y a pas seulement un protocole. Il y a la République. Il y a l’école. Il y a les enfants. Il y a les morts. Il y a cette transmission fragile qui consiste à dire : “Regardez bien. Ce n’est pas du folklore. C’est une mémoire que nous vous confions.”
Je veux être clair. Je ne confonds pas tout.
Je n’ai jamais pensé que toute personne de droite était d’extrême droite. Ce serait absurde, injuste, et historiquement faux. Il y a eu de Gaulle et d’autres avec lui. Il y a eu des résistants de droite. Il y a eu des gaullistes sincères.
Il y a encore aujourd’hui des femmes et des hommes de droite qui refusent cette trop fumeuse “union des droites”, cette soupe où l’on voudrait faire mijoter conservatisme républicain, nationalisme autoritaire et vieilles nostalgies brunes dans la même marmite. Heureusement qu’il y en a encore.
Parce que le 8 mai n’appartient ni à la gauche, ni à la droite. Mais il ne peut pas être offert sans frémir à l’extrême droite.#
Le 8 mai, c’est la victoire des peuples contre le nazisme. Et en mai 1945, l’extrême droite française, dans ses courants dominants, n’était pas du côté des vainqueurs. Elle n’était pas du côté des résistants, des maquisards, des déportés, des fusillés, de celles et ceux qui ont refusé Pétain, Vichy, la collaboration et l’ordre nazi.
Elle était, très largement, du mauvais côté de l’Histoire.
Alors oui, nous allons entendre les réponses habituelles : “Le RN a changé.” “Vous êtes dans la haine.” “Vous ressassez le passé.” “Il faut tourner la page.” Et puis, on nous dira aussi : “Regardez donc ce jeune maire si souriant, qui emmène ses enfants à l’école et joue à la pétanque avec ses concitoyens…”
Très bien. Qu’il sourit. Qu’il joue à la pétanque. Qu’il accompagne ses enfants à l’école. Mais une photo attendrissante ne lave pas une histoire politique. Un sourire ne dissout pas une filiation. Une partie de pétanque ne transforme pas l’extrême droite en humanisme local avec supplément pastis. Et à côté de chez nous, le nouveau maire RN, un homme qui a tenu une librairie dont la presse a rappelé qu’elle vendait des ouvrages antisémites et négationnistes, cet homme-là présidera la cérémonie, fera un discours et pourra réécrire l’histoire ?
Si nous nous trompons sur leurs idéologies profondes : alors qu’ils se positionnent clairement et publiquement ! Que des mots s’élèvent contre la Bête immonde, celle que nous chante encore Michel Fugain.
Je ne hais personne. Je refuse seulement l’amnésie.
Et ce refus de l’amnésie n’est pas un réflexe de circonstance. Ce n’est pas par hasard si, à l’invitation de Charles Berling, je me suis retrouvé à diriger des choristes dans Les Événements, avec Romane Bohringer et Antoine Reinartz, à Châteauvallon, un spectacle inspiré par la tuerie commise en Norvège par Anders Breivik, extrémiste de droite qui a assassiné des dizaines de personnes, notamment sur l’île d’Utøya.
Ce n’est pas par hasard si je me suis retrouvé à diriger des choristes dans un spectacle marathon consacré à Léon Blum, cette vie immense, cette vie héroïque, cette vie d’homme d’État, de juif, de socialiste, de républicain, de prisonnier de Vichy, d’homme debout face à la haine.
Ce n’est pas par hasard non plus si nous avons participé à Nous, l’Europe, Banquet des peuples, ce grand récit poétique de Laurent Gaudé, mis en scène par Roland Auzet, qui raconte une Europe traversée par ses blessures, ses guerres, ses exils, ses espérances, ses peuples mêlés, ses langues différentes, ses promesses trahies et ses promesses encore possibles. Là encore, il y avait des voix, des corps, du chant, et cette idée simple et immense : aucun peuple ne se sauve seul.
Et ce n’est pas par hasard si, pour le 80e anniversaire du débarquement de Provence, j’ai créé, avec des choristes et des musiciens amis, un spectacle pour célébrer cette libération. Ce n’est pas par hasard si, dans ce spectacle, j’ai interprété un slam autour de l’Affiche rouge.
L’Affiche rouge, c’était cette affiche de propagande placardée par les nazis et les collaborateurs pour salir les résistants étrangers du groupe Manouchian. Ils voulaient en faire des criminels. L’Histoire en a fait des héros.
Des Arméniens, des Polonais, des Italiens, des Juifs, des Hongrois, des Espagnols, des étrangers, des communistes, des hommes et des femmes venus d’ailleurs, mais morts pour la France. “Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant.” Voilà ce que dit la mémoire quand elle n’est pas mutilée.
Et je n’ai pas oublié, moi, que la Provence n’a pas été libérée seulement par des images d’Épinal en noir et blanc avec trois drapeaux bien repassés. Je n’ai pas oublié les résistants du Sud, si actifs, si courageux. Je n’ai pas oublié nos alliés. Je n’ai pas oublié les soldats français. Mais je n’ai pas oublié non plus les hommes venus d’Afrique du Nord, d’Afrique centrale, des colonies, de loin, parfois de très loin, pour libérer une France qui, ensuite, les a souvent renvoyés à l’ombre.
Sans eux, Toulon, Marseille, la Provence, la France n’aurait pas été libérées de la même manière.
Voilà pourquoi tout cela me touche autant. Parce que, dans mon parcours d’enseignant comme dans mon parcours de chef de chœur, je n’ai jamais séparé la mémoire de la transmission. Faire chanter des élèves, des choristes, des citoyens autour de Blum, de Manouchian, de l’Europe, du débarquement de Provence ou d’un attentat commis par un extrémiste de droite, ce n’est pas seulement faire de la musique ou du théâtre.
C’est travailler la matière fragile de ce qui nous tient debout collectivement. C’est rappeler que la culture n’est pas un supplément d’âme. C’est une digue. Et les digues, en période de montée des eaux brunes, il vaut mieux ne pas les confier à ceux qui trouvent la marée sympathique.
Alors oui, j’ai beaucoup de mal. Beaucoup de mal. J’ai du mal à voir l’écharpe bleu-blanc-rouge portée par un élu du Rassemblement national devant un monument aux morts, comme si tout cela allait de soi. Comme si l’histoire ne pesait rien. Comme si les mots, les filiations, les nostalgies, les obsessions, les exclusions, les humiliations, les propos racistes, les propos anti-LGBT, les relais de contenus nauséabonds n’avaient aucune importance.
À La Seyne-sur-Mer, Libération a récemment épinglé plusieurs membres de la liste conduite par Dorian Munoz pour des contenus racistes, complotistes, anti-IVG, homophobes ou transphobes. Dans un cas, le journal signale même des relais de messages d’un néonazi.
Alors non, ce n’est pas un détail. Et vraiment, ne venez pas me parler du “détail de l’histoire”. Cette formule-là, nous la connaissons trop bien. Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national, a osé qualifier les chambres à gaz de “détail” de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Il a été condamné pour ces propos. Et cette blessure-là n’est pas un accident de langage oublié au fond d’une vieille archive.
C’est une trace. Une trace politique. Une trace morale. Une trace historique.
Parce que le 8 mai n’est pas une photo officielle. Le 8 mai, ce n’est pas l’art de déposer une gerbe en oubliant ce que l’on piétine le reste de l’année. Le 8 mai, ce n’est pas repeindre les vieux murs bruns en bleu-blanc-rouge.
Serge Reggiani me revient en mémoire. Les loups sont entrés dans Paris.
Les loups n’entrent pas toujours en hurlant. Parfois, ils entrent doucement. Par les habitudes. Par les colères mal dirigées. Par les peurs entretenues. Par les mots que l’on finit par trouver acceptables. Par les cérémonies que l’on vide de leur sens. Par les écharpes que l’on porte sans assumer vraiment l’histoire qu’elles représentent.
Les loups peuvent entrer avec des crocs. Mais ils peuvent aussi entrer avec un sourire, une promesse d’ordre, un discours de protection, une gerbe de fleurs et une main sur le cœur.
Voilà ce qui me dérange.
Les morts pour la France étaient des patriotes. Mais le patriotisme n’appartient pas à l’extrême droite. Pas plus que le drapeau bleu-blanc-rouge.
Les résistants aimaient leur pays. Mais ils ne l’aimaient pas contre l’humanité. Ils ne se sont pas battus pour que la République devienne un soupçon permanent, une frontière mentale, une chasse aux pauvres, aux étrangers, aux différents, aux faibles, aux artistes, aux militants, aux associations, aux voix qui dérangent. Ils se sont battus pour que la France reste autre chose qu’un territoire : une promesse.
Alors, ce 8 mai, je penserai à mes anciens élèves. À leurs voix parfois hésitantes. À leurs regards devant les monuments aux morts. À cette manière qu’ont les enfants de sentir très vite quand les adultes trichent avec les symboles. Et je me dirai que notre devoir est peut-être là : ne pas tricher.
Dire clairement que le 8 mai n’est pas seulement une date. C’est une ligne de partage. Entre mémoire et récupération. Entre patriotisme et nationalisme. Entre République et extrême droite. Entre vigilance et sommeil confortable.
Les loups sont déjà entrés une fois dans Paris. Nous savons ce que coûte le moment où l’on comprend trop tard qu’ils étaient là.
Alors oui, le 8 mai, souvenons-nous. Mais souvenons-nous vraiment.
Et je le dis tranquillement à celles et ceux qui viendraient ici défendre l’extrême droite, salir cette mémoire, relativiser le nazisme, banaliser les propos racistes, se moquer des résistants étrangers ou venir jouer les procureurs de comptoir : passez votre chemin. Merci de ne pas venir salir les commentaires de ce texte. Il y a d’autres endroits pour recycler les vieilles haines. Ici, nous parlons de mémoire, de République, de résistance et de dignité.
Par M. GUY CALMES de L’Apres !
Rejoignez-nous, partagez, discutez autour de vous. Et surtout, ne laissez pas la mémoire devenir une cérémonie sans conséquence. À La Seyne-sur-Mer comme ailleurs, voter, convaincre, refuser l’abstention et défendre la République vivante, c’est aussi prolonger ce que le 8 mai nous demande encore de comprendre.
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