L’HUMANITÉ: Moyen-Orient, la revanche des énergies
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, de nombreux pays producteurs de pétrole comme la Norvège relancent des projets d’exploration pétrolière. © Arild Lilleboe/IMAGO/DepositphotosTout part d’un vœu pieux. Ou plutôt d’un leurre, si l’on s’en tient à la tournure des événements. À l’issue de la COP28 de Dubaï, en 2023, la communauté internationale s’engageait à une transition hors des énergies fossiles à horizon 2050, dans la lignée de l’accord de Paris. De cet engagement climatique majeur, les États ont tiré des trajectoires nationales de décarbonation plus ou moins ambitieuses, mais non moins crédibles.
Or, à peine trois ans plus tard, la course à l’or noir, dont certains dirigeants nous promettaient le crépuscule, n’a toujours pas pris fin. « La transition vers les renouvelables issue de la COP28 relève de la farce, constate Yamina Saheb, docteure en ingénierie énergétique, coautrice du Giec et fondatrice du Laboratoire mondial des sobriétés. Nous avons accepté cette formulation en sachant que rien n’allait se produire derrière. »
À la faveur de la guerre illégale menée depuis plus d’un mois par les États-Unis et Israël contre l’Iran, les hydrocarbures sont au cœur d’enjeux géopolitiques colossaux. Le blocage du détroit d’Ormuz et ses répercussions sur l’économie mondiale déstabilisent les pays importateurs de pétrole et de gaz, soucieux de sécuriser leurs sources d’approvisionnement.
Les projets pétroliers poussent comme des champignons
L’Union européenne (UE), certes moins dépendante des pays du Golfe que l’Asie, se montre résolue à se rabattre sur le gaz naturel liquéfié (GNL) états-unien. Mais pas seulement. Devenue le principal fournisseur de gaz du continent depuis l’invasion russe en Ukraine, la Norvège tente également de tirer profit de la séquence actuelle.
Alors que Bruxelles – jusqu’alors partisane d’un moratoire international sur l’extraction dans la région – prévoit de réviser sa stratégie arctique d’ici à septembre, Oslo tente de faire infléchir sa position pour étendre ses activités de forage. Le gouvernement norvégien a ainsi proposé d’ouvrir 70 nouveaux blocs à l’exploration, plus de la moitié d’entre eux étant situés dans les eaux arctiques.
Guerre au Moyen-Orient : se prémunir du choc inflationniste par la décarbonation énergétique
Les appétits extractivistes s’aiguisent sur tous les continents. « Pour moi, le prochain levier de la croissance, ce sera le pétrole et le gaz. Toute personne qui oppose une résistance à cela fait preuve d’une forme de haine du progrès en Afrique du Sud », confiait récemment Gwede Mantashe, ministre des Ressources minières et pétrolières de ce pays. L’intéressé argue de la flambée à venir des prix à la pompe, mais c’est bien l’avance prise régionalement par le Mozambique avec le GNL et la Namibie avec le pétrole qui entre en ligne de compte.
Selon l’Agence du pétrole de l’Afrique du Sud, le pays disposerait d’un potentiel estimé à 27 millions de barils le long de ses côtes ainsi que de 1 700 milliards de mètres cubes de gaz. Pourtant, Pretoria demeure largement dépendant de ses importations. Si la volonté de s’en affranchir est légitime, cela impliquerait, au-delà du coût social et environnemental, la poursuite d’un modèle incompatible avec l’urgence climatique. C’est d’ailleurs pour cette raison que la justice sud-africaine a suspendu ou reporté au moins cinq projets d’exploration offshore, dont deux impliquant les majors TotalEnergies et Shell.
Toujours sur le continent africain, Madagascar a relancé en mars l’activité de son unique champ pétrolier sur le site de Tsimiroro, avec à la clé environ 1,6 milliard de barils enfouis, selon la société exploitante. Là encore, les autorités malgaches poussent désormais à l’exploration de nouveaux blocs, au nom de l’autonomie énergétique de l’île. Encore faut-il que le filon soit assez attractif pour les investisseurs.
Les majors pétrogazières au service de l’impérialisme
Alors que les pétromonarchies du Golfe sont entraînées dans la guerre, chacun fait valoir ses atouts pour prendre leurs parts de marché. Le Canada, quatrième exportateur pétrolier mondial, rêve d’arroser l’Europe et le continent asiatique, à commencer par la Chine.
Bien que le pays ne soit pas contraint par les routes maritimes, ses infrastructures restent très majoritairement enclavées – notamment dans l’Alberta – au bénéfice exclusif des États-Unis, dont les investisseurs sont friands des sables bitumineux canadiens, particulièrement sales. Ce constat pousse Ottawa à investir massivement pour relier l’Alberta à la côte Ouest, comme cela a été fait dès 2024 avec l’agrandissement de l’oléoduc Trans Mountain. La construction d’un autre pipeline plus au nord est actuellement à l’étude.
Dans cette tectonique à l’œuvre sur les marchés, Donald Trump joue sa propre partition. À défaut de satisfaire ses propres buts de guerre en Iran, le chantre des énergies fossiles a au moins remporté une première victoire : sa rhétorique du « drill, baby drill » (fore, bébé fore) se propage aux quatre coins du globe. « Nous sommes arrivés à la fin d’un cycle du point de vue de la gouvernance mondiale. (…) Trump en profite, il matérialise ce constat de façon très violente et unilatérale, poursuit Yamina Saheb. Il fait la guerre, prend les ressources là où elles se trouvent. »
En Iran comme au Venezuela, ou au Groenland dans une autre mesure, le locataire de la Maison-Blanche tente de verrouiller les robinets pétroliers mondiaux. Son but est la domination énergétique des États-Unis, sur ses adversaires comme sur ses alliés. Le plus privilégié d’entre eux, Benyamin Netanyahou, a lui aussi admis partager ce même désir d’accaparement.
En matière de chaos au Moyen-Orient, il y a les instigateurs, puis les profiteurs. Ils vont généralement de pair. Selon le Financial Times, TotalEnergies, via sa filiale Totsa, aurait ainsi généré un profit exceptionnel de 1 milliard de dollars au mois de mars en pariant sur la hausse du prix du baril et en achetant massivement des cargaisons de pétrole issues des Émirats arabes unis et d’Oman.
Au-delà des profits, la multinationale française, alignée sur les intérêts de Washington, mise surtout sur la hausse à long terme de la demande d’hydrocarbures. Elle prévoit ainsi une croissance de sa production de pétrole et de gaz de 3 % par an d’ici à 2030, un objectif revu à la hausse. L’orientation est similaire du côté des autres majors pétrogazières, Shell, ExxonMobil ou encore BP. Pour Big Oil, ce retour en force est synonyme de revanche. Et tant pis pour le climat.
Publié le 31 mars 2026
Antoine Portoles
Guerre au Moyen-Orient : la revanche des énergies fossiles….

