Où plaçons-nous le curseur ?
J’ai lu avec attention l’article de Var-Matin relayant les propos de M.Péréa qui propose d’accueillir des réfugiés ukrainiens pour participer à la redynamisation du centre-ville de La Seyne-sur-Mer. J’ai surtout pris le temps de lire les très nombreux commentaires qu’il a suscités. Et, finalement, je crois que le véritable sujet dépasse largement l’Ukraine. Il parle de nous. Il parle de notre conception de l’humanisme.
Le plus surprenant est peut-être que cette proposition ne vient pas d’une association humanitaire ou d’un mouvement de gauche, mais du directeur de campagne du maire RN de La Seyne-sur-Mer. Son raisonnement est simple : ces réfugiés travailleraient, rouvriraient des commerces, paieraient des loyers, consommeraient et contribueraient ainsi au renouveau économique de la ville.
Or il suffit de parcourir les réactions pour constater un paradoxe saisissant. Une grande partie des commentateurs, dont beaucoup semblent proches du RN, rejette catégoriquement cette idée : « Les Français d’abord », « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », « Qu’ils reconstruisent leur pays », « C’est justement pour éviter cela que nous avons élu une municipalité RN ». Comme si, finalement, le fait qu’il s’agisse d’Ukrainiens ne changeait rien : ce sont d’abord des étrangers.
À l’inverse, ceux qui soutiennent cette proposition avancent souvent un autre argument : ils sont travailleurs, diplômés, européens, ils consommeront, ils feront vivre les commerces. Là encore, quelque chose m’interpelle. Car, dans les deux cas, on parle finalement très peu des êtres humains. Les uns calculent ce que ces personnes coûteraient. Les autres calculent ce qu’elles rapporteraient. Le débat devient comptable.
Et puisque certains aiment tant sortir la calculette dès qu’il est question d’immigration, allons jusqu’au bout de leur raisonnement. Des économistes ont consacré des années à mesurer ce que les personnes immigrées versent en impôts et en cotisations, ce qu’elles consomment, ce qu’elles produisent, mais aussi ce qu’elles reçoivent en prestations et en services publics. Le résultat est beaucoup moins spectaculaire que les slogans : l’immigration ne ruine pas la France.
Son effet sur les finances publiques est faible et généralement voisin de l’équilibre, parfois légèrement positif, parfois légèrement négatif selon les années et les méthodes retenues. Elle fournit de la main-d’œuvre, crée de l’activité, paie des cotisations, consomme, fonde des entreprises et occupe de nombreux emplois indispensables. En clair, les immigrés ne vivent pas à côté de l’économie française : ils en font partie. Le véritable problème n’est donc pas une prétendue facture astronomique ; il réside bien davantage dans les obstacles à l’emploi, les discriminations, la non-reconnaissance des diplômes et l’intégration insuffisamment organisée, qui empêchent précisément leur contribution d’être plus forte encore.
Il y a tout de même quelque chose d’assez savoureux dans cette affaire. En proposant d’accueillir des Ukrainiens au nom de leur utilité économique, Gilbert Péréa reprend finalement, à l’échelle seynoise, une logique très macronienne : soutien appuyé à l’Ukraine, discours sur l’intégration par le travail, sélection des profils jugés utiles et valorisation de ceux qui contribueront à la croissance.
Voilà donc le RN local empruntant les habits du macronisme qu’il prétend combattre. Les deux ne sont sans doute pas identiques, mais ils se retrouvent parfois sur un même terrain : celui où l’être humain devient acceptable lorsqu’il est productif, solvable et compatible avec les besoins de l’économie. Deux faces d’une même pièce ? Peut-être pas toujours. Mais, sur ce coup-là, elles brillent étrangement du même éclat.
C’est alors qu’une question s’impose : à partir de quand un être humain cesse-t-il d’être un être humain pour devenir un coût… ou un investissement ?
Une autre interrogation me vient immédiatement. Pourquoi cette proposition concerne-t-elle précisément des Ukrainiens ? Si le même article avait proposé d’accueillir des familles soudanaises, afghanes, syriennes ou palestiniennes pour contribuer au renouveau du centre-ville, les réactions auraient-elles été identiques ?
Je n’en suis pas convaincu. Et si la réponse est non, alors il faut avoir le courage de s’interroger. Est-ce une question de proximité culturelle ? De religion ? De couleur de peau ? De représentations héritées ? De peurs entretenues ? Je ne prétends pas répondre à la place de chacun. Mais ces questions méritent d’être posées, car elles touchent au cœur de notre rapport à l’autre.
Lorsqu’on explique que certains réfugiés seraient les bienvenus parce qu’ils sont européens, diplômés, travailleurs et facilement intégrables, que dit-on, en creux, des autres ? Qu’ils seraient moins intégrables ? Moins souhaitables ? Qu’ils auraient moins de valeur ? Sans toujours en avoir conscience, on finit par établir une hiérarchie entre les êtres humains. C’est précisément là que, selon moi, le curseur commence à glisser dangereusement.
Je souris aussi devant une contradiction que les commentaires révèlent avec une étonnante clarté. Le directeur de campagne du maire RN défend l’accueil de réfugiés ukrainiens au nom de l’intérêt économique de la ville, tandis qu’une partie importante des sympathisants de ce même courant politique refuse cette idée parce qu’il s’agit… d’accueillir des étrangers. Cette contradiction mérite d’être regardée en face. Elle montre que le débat n’est pas seulement économique ; il touche à notre représentation de l’étranger et à ce qui le rend, ou non, acceptable.
La Seyne-sur-Mer devrait pourtant se souvenir de sa propre histoire. Notre ville ne s’est pas construite malgré les vagues successives d’immigration ; elle s’est aussi construite grâce à elles. Italiens, Espagnols, Arméniens, Portugais, Maghrébins, Comoriens et bien d’autres ont participé à l’histoire des chantiers navals, des commerces, des associations et de la vie culturelle. Beaucoup furent accueillis avec méfiance avant de devenir simplement… des Seynoises et des Seynois.
Qu’on ne se méprenne pas sur mon propos. Une démocratie a parfaitement le droit de débattre de sa politique migratoire. Elle doit même le faire avec lucidité, responsabilité et en tenant compte de ses capacités d’accueil. Mais le véritable humanisme ne consiste ni à ouvrir toutes les portes sans discernement, ni à sélectionner les êtres humains selon leur origine, leur religion, leur apparence ou leur utilité économique.
Au fond, le véritable curseur de l’humanisme se situe peut-être ici. Non pas dans le nombre de personnes que nous accueillons, mais dans les raisons pour lesquelles nous acceptons de le faire. Si nous accueillons quelqu’un uniquement parce qu’il nous ressemble davantage, parce qu’il partage notre culture, parce qu’il est chrétien, parce qu’il est blanc, parce qu’il est diplômé ou parce qu’il fera prospérer nos commerces, alors nous ne parlons déjà plus de solidarité. Nous parlons de sélection.
Et c’est peut-être cette question-là, plus encore que celle de l’immigration, qui mérite aujourd’hui d’être posée à chacun d’entre nous : où plaçons-nous réellement le curseur de notre humanisme ?
Par Guy CALMES


