Je dois vous faire un aveu. Lorsque je publie une caricature de Jordan Bardella, de Marine Le Pen, d’Emmanuel Macron ou d’une autre personnalité politique, les réactions affluent. Les commentaires se multiplient. Les partages aussi.
Lorsque je parle de la Justice, de ses difficultés, de ses moyens insuffisants ou de ses dysfonctionnements, l’écho est déjà plus discret.
Mais lorsque le sujet concerne les enfants victimes d’inceste, de viols ou d’agressions sexuelles, lorsque des professionnels viennent expliquer devant une commission parlementaire que des enquêtes prennent des mois, parfois des années, que des enfants attendent, que des familles s’effondrent, alors le silence devient presque assourdissant.
Et cela m’interroge.
Je continuerai à dénoncer les dérives, les incohérences ou les fautes du personnel politique. C’est nécessaire. Les élus exercent le pouvoir ; ils doivent rendre des comptes. Mais à quoi sert de commenter avec passion les joutes politiques quotidiennes si nous détournons le regard lorsque sont évoqués des sujets aussi fondamentaux que la protection des enfants ?
Ces derniers jours, j’ai écouté l’audition de l’avocat marseillais Michel Amas devant la commission d’enquête parlementaire sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses commises contre les enfants.
Ce que j’y ai entendu n’était ni une querelle partisane, ni un débat idéologique, ni une bataille électorale. C’était le récit d’enfants qui parlent et qui attendent. Le récit de procédures qui s’enlisent. Le récit d’institutions débordées. Le récit d’une société qui affirme que les enfants sont sa priorité mais qui peine encore à leur apporter la protection qu’ils sont en droit d’attendre.
Maître Michel Amas ne dit pas seulement que la Justice dysfonctionne. Il dit quelque chose de plus terrible : les lois existent déjà. Les dispositifs existent. Les procédures existent. Ce qui manque, ce sont les moyens humains pour les faire vivre.
Il manque des juges. Il manque des greffiers. Il manque des enquêteurs spécialisés. Il manque des policiers formés à l’écoute de la parole des enfants. Il manque des salles adaptées. Il manque du temps. Il manque de la coordination. Il manque cette attention concrète qui transforme une promesse républicaine en protection réelle.
On peut toujours inaugurer des palais de justice. C’est beau, un palais. Cela se photographie bien. Cela alimente les discours officiels. Mais un palais sans personnels suffisants n’est qu’une façade derrière laquelle s’accumulent les dossiers et les retards.
Et pendant ce temps, des enfants attendent.
Certains attendent des mois avant d’être entendus. Certains voient leur parole fragilisée par la lenteur même de la procédure. Certains sont ballotés entre enquête pénale, protection de l’enfance, expertises et placements. Certains voient même le parent qui tente de les protéger devenir à son tour objet de suspicion.
Alors on ajoute de la douleur à la douleur. On ajoute du soupçon au traumatisme. On ajoute de l’administration à l’effondrement.
Il ne s’agit pas ici d’accuser indistinctement les magistrats, les policiers, les greffiers, les éducateurs, les avocats ou les travailleurs sociaux. Beaucoup accomplissent leur mission avec courage et dévouement malgré des conditions devenues indignes de l’importance de leur tâche.
Mais justement : que dit une République lorsqu’elle demande à ses serviteurs de protéger les enfants sans leur donner les moyens suffisants de le faire ? Que dit une société lorsqu’elle proclame que l’inceste est un crime abominable mais laisse les procédures s’étirer jusqu’à l’épuisement des victimes ? Que vaut notre indignation si elle ne survit pas au-delà d’un fait divers, d’un discours ministériel ou d’une séquence médiatique ?
La protection de l’enfance ne devrait pas être un sujet secondaire. Elle devrait être un test moral. Un test politique. Un test démocratique.
Car une société ne se juge pas seulement à la fermeté de ses discours ou à la solennité de ses cérémonies. Elle se juge à la manière dont elle protège ceux qui ne peuvent pas se défendre seuls.
Un enfant qui parle devrait être immédiatement entendu. Un enfant qui révèle un inceste, un viol ou une agression sexuelle ne devrait jamais avoir à traverser un labyrinthe institutionnel pour espérer être cru, protégé et accompagné.
Alors oui, je continuerai sans doute à publier des caricatures politiques. Il faut parfois mettre des visages sur les responsabilités. Mais aujourd’hui, je voudrais que nous regardions ailleurs. Pas vers ceux qui occupent les plateaux de télévision. Pas vers ceux qui monopolisent les réseaux sociaux.
Pas vers ceux qui vivent de la polémique permanente. Je voudrais que nous regardions vers ceux que l’on n’entend presque jamais : les enfants qui parlent trop bas pour les algorithmes, les enfants dont les dossiers ne font pas exploser les compteurs, les enfants dont la souffrance ne produit ni buzz, ni punchline, ni petite phrase. Ils ne demandent ni compassion de façade, ni émotion passagère.
Ils demandent simplement une Justice qui fonctionne. Et dans une démocratie digne de ce nom, ce n’est pas une exigence excessive. C’est le minimum.
Source : audition de Maître Michel Amas, avocat au barreau de Marseille, devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses commises contre les enfants, 8 avril 2026.
Compte rendu officiel :
https://www.assemblee-nationale.fr/…/CRCANR5L17S2026PO8…


