LA « NOUVELLE FRANCE » EXISTE. ET ALORS ?

616 pages. 27 000 personnes interrogées. Des années de travail de chercheurs de l’INED et de l’INSEE. Une radiographie probablement sans équivalent de ce que devient réellement la société française. Et au milieu de cette masse considérable de connaissances, que choisissent les éditorialistes bolloréens de montrer à ceux qui ont déjà peur de l’immigration ? Un chiffre. Celui qui fait peur. Celui qui permettra de parler de « transformation démographique ».

L’étude Trajectoires et Origines 2 vient pourtant de nous offrir quelque chose de précieux : la possibilité de sortir enfin des fantasmes pour regarder la France telle qu’elle est. Pas celle des plateaux de télévision, pas celle des vidéos soigneusement sélectionnées sur les réseaux sociaux, pas davantage celle d’un angélisme qui prétendrait que l’immigration ne pose jamais aucun problème. La France réelle.

Et cette France-là est infiniment plus intéressante.

Commençons donc par le chiffre qui inquiète tant : parmi les 18-59 ans vivant en France métropolitaine, 13 % sont immigrés, 11 % sont enfants d’immigrés et 10 % ont au moins un grand-parent immigré. Oui : environ un tiers de cette population entretient donc un lien direct avec l’immigration sur trois générations. C’est vrai.
Mais voici précisément ce qu’il faut lire ensuite.

Parmi ces petits-enfants d’immigrés, les ascendances sont de plus en plus mélangées. Les unions mixtes sont déjà nombreuses chez les immigrés eux-mêmes : 39 % vivent avec quelqu’un d’une autre origine. À la génération suivante, cette proportion atteint 59 %. Et lorsqu’une personne est elle-même née d’un couple mixte, 90 % choisissent un conjoint qui n’est pas de l’origine de son parent immigré.

Voilà une réalité beaucoup moins commode pour alimenter le fantasme d’une France constituée de communautés étrangères vivant côte à côte, chacune enfermée derrière ses murs. Les lignées se croisent. Les familles se mélangent. Les histoires s’entremêlent.
À tel point que l’INED parle lui-même d’« hybridation des généalogies ». Et voilà que réapparaît un mot qui hérisse certains : la créolisation.

On peut discuter le mot. On peut même ne pas l’aimer. Édouard Glissant, qui l’a conceptualisé bien avant que Jean-Luc Mélenchon ne le fasse entrer avec fracas dans notre débat politique, lui donnait d’ailleurs une portée culturelle et philosophique bien plus vaste que la petite bataille politicienne française à laquelle on le réduit aujourd’hui.

Mais derrière le mot demeure un phénomène extrêmement concret : lorsque des populations différentes vivent durablement ensemble, elles ne restent pas éternellement intactes, rangées dans des cases hermétiques. Elles se rencontrent, travaillent ensemble, deviennent amies, s’aiment, font des enfants, mélangent des langues, des cuisines, des musiques, des habitudes, des références et finalement des histoires familiales.

Bref, elles fabriquent quelque chose de nouveau. Et, horreur suprême pour certains, cette chose nouvelle est aussi la France.
Ce n’est pourtant pas exactement une nouveauté. La France contemporaine est déjà le produit de couches successives d’immigrations et de brassages : Italiens, Espagnols, Portugais, Polonais, Belges, Arméniens, Juifs d’Europe centrale ou d’Afrique du Nord, populations venues des anciennes colonies, puis du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, d’Asie…

Toutes ces histoires n’ont évidemment ni la même ampleur ni les mêmes circonstances. Toutes les intégrations ne se sont pas déroulées sans heurts. Mais combien de patronymes aujourd’hui parfaitement « français » furent ceux d’étrangers que certains Français de leur époque jugeaient inassimilables ?

Le fantasme consiste précisément à imaginer qu’il aurait existé quelque part une France originelle, chimiquement pure, que l’Histoire aurait malencontreusement commencé à contaminer. Mais cette France-là n’a jamais existé.
Et TeO2 raconte autre chose encore.

Les immigrés arrivant aujourd’hui sont beaucoup plus diplômés que ceux des générations précédentes. Les descendants accèdent progressivement à des niveaux de diplôme comparables à ceux de la population sans ascendance migratoire récente. La langue française devient massivement la langue familiale au fil des générations. Et lorsqu’on demande aux descendants comment ils se définissent, 94 % des enfants de deux immigrés déclarent se sentir français ; parmi les descendants de couples mixtes, ils sont 98 %.
98 %… Il devient assez difficile, après cela, d’expliquer doctement à ces gens qu’ils appartiendraient à une civilisation étrangère refusant de devenir française.

Plus intéressant encore : l’étude s’intéresse à ce fameux « entre-soi » dont on nous rebat les oreilles.
Lorsqu’on demande aux personnes interrogées si tous ou presque tous leurs amis sont de la même origine qu’elles, la réponse concerne 11 % des immigrés et 21 % des descendants de deux immigrés.
Dans la population majoritaire ?
59 %… Il faut évidemment manier ce résultat avec intelligence : lorsqu’on appartient au groupe très majoritaire d’un pays, les probabilités de fréquenter des personnes du même groupe sont mécaniquement beaucoup plus élevées. Mais même en tenant compte de la composition des quartiers, les chercheurs observent une forte diversité des réseaux amicaux des immigrés et de leurs descendants.

Voilà qui complique légèrement le portrait du communautariste enfermé volontairement dans son ghetto. Cela ne signifie surtout pas que tout va bien. Ce serait remplacer une caricature par une autre.

La ségrégation résidentielle existe. Elle est même importante. Certaines populations sont fortement concentrées dans les quartiers pauvres. Les descendants d’immigrés ne connaissent pas tous les mêmes réussites scolaires. Le chômage frappe davantage certaines origines. Les discriminations à l’embauche, au logement ou dans la vie quotidienne demeurent. Et à diplôme comparable, certaines populations continuent de rencontrer davantage de difficultés sur le marché du travail. Voilà aussi la France réelle.
Mais une question devient alors incontournable : quand une population étudie davantage, parle français, se mélange matrimonialement, se sent française et reste pourtant davantage exposée au chômage et aux discriminations, sommes-nous encore certains que le problème réside uniquement dans son refus de s’intégrer ?

Voilà peut-être l’une des questions les plus dérangeantes posées par ces 616 pages.

Car nous avons construit depuis des années un récit extraordinairement efficace : celui d’une France qui ferait tout pour intégrer des populations qui, elles, refuseraient obstinément de l’être. TeO2 oblige au minimum à compliquer sérieusement cette histoire.
Et c’est précisément ici que commence la bataille autour de la « nouvelle France ». Oui, n’en déplaise à certaines personnes obtuses, une nouvelle France apparaît. Il suffit d’ouvrir les yeux.

 

Dans une même famille, un grand-père peut être né en Algérie, une grand-mère en Bretagne, une belle-fille avoir des parents portugais et leurs petits-enfants être nés à Marseille. Ils mangeront peut-être un couscous dimanche, une raclette samedi, écouteront du rap, Aznavour ou Stromae, regarderont le XV de France et s’engueuleront sur l’équipe nationale de football.

 

Alors quoi ? Faudra-t-il déterminer lequel de ces gestes est authentiquement français ? Faudra-t-il établir un ministère de la pureté culturelle chargé de décider à partir de combien de merguez le barbecue républicain cesse d’être conforme aux traditions nationales ?
Soyons sérieux. Une nation n’est pas une photographie que l’on protège de la lumière dans un tiroir.

C’est une histoire qui continue.
Cela n’interdit absolument pas d’exiger des règles communes. Au contraire. Une société diverse a encore davantage besoin d’une République forte : même loi pour tous, école publique ambitieuse, laïcité, égalité entre les femmes et les hommes, liberté de conscience, services publics, apprentissage du français, refus du racisme comme des intégrismes religieux, lutte contre les ghettos sociaux et territoriaux.

La créolisation n’est pas la disparition de la République. Elle rend la République encore plus nécessaire. Et c’est probablement là que nous devrions déplacer le débat.

La question sérieuse n’est pas : « Comment empêcher la France de changer ? » Elle changera. Comme elle a toujours changé.
La question politique essentielle est : « Que voulons-nous mettre en commun dans la France qui vient ? »
Une école capable de fabriquer du commun ou une école progressivement abandonnée aux séparations sociales ? Des quartiers où les populations se rencontrent ou des territoires où riches et pauvres vivent de plus en plus loin les uns des autres ? Une République qui permet l’ascension sociale ou une société où le prénom, l’adresse et la couleur de peau continuent parfois de fermer des portes ? Une citoyenneté commune ou une compétition permanente entre identités ? Voilà les vraies questions.
Et c’est peut-être précisément pour cela que certaines conclusions de cette enquête sont beaucoup moins télégéniques que le fameux « un Français sur trois ».

Car raconter quotidiennement qu’une population étrangère serait en train de remplacer une population française est assez simple.
Expliquer que les deux se marient, ont des enfants, deviennent grands-parents, parlent français, mélangent leurs histoires et fabriquent progressivement une nouvelle généalogie française est beaucoup plus compliqué.
Et surtout beaucoup moins utile à ceux dont le commerce politique prospère sur la peur.
Alors oui : regardons cette « nouvelle France ». Regardons-la vraiment.
Elle n’est ni le paradis multiculturel que quelques-uns voudraient vendre, ni l’apocalypse civilisationnelle que d’autres annoncent chaque soir.
Elle est jeune ou vieille, blanche, noire, métisse, asiatique, maghrébine, ultramarine ; elle s’appelle Mohamed, Matteo, Fatou, Louise, Sofia ou Jean-Baptiste. Elle réussit, échoue, travaille, galère, tombe amoureuse, divorce, élève ses enfants et paie ses impôts. Elle peut être croyante, athée, agnostique ou parfaitement indifférente à la question. Et surtout, toutes ces catégories finissent de plus en plus souvent par se mélanger jusque dans les mêmes familles.

Ce n’est pas une France qui remplace l’autre. C’est la France qui continue son histoire.

Et à l’approche de 2027, plutôt que d’élire ceux qui sauront le mieux nous apprendre à avoir peur les uns des autres, nous pourrions peut-être commencer à demander aux candidats quelque chose d’autre :
comment comptez-vous faire République avec la France telle qu’elle est ? 

Par Guy CALMES 

 

LA « NOUVELLE FRANCE » EXISTE. ET ALORS ?