
Oui, il est des commémorations où l’on dépose des gerbes, où l’on prononce les mots attendus, où l’on célèbre la liberté retrouvée. Mais commémorer n’a de sens que si l’on accepte de regarder l’Histoire tout entière.
À La Seyne-sur-Mer, la cérémonie de la Libération prend cette année une tournure singulière. Gérard Estragon, président départemental de l’ANACR, vient d’écrire au maire pour s’étonner que le comité seynois de l’Association nationale des anciens combattants et amis de la Résistance ne puisse, selon lui, prendre la parole et participer pleinement à cette commémoration.
On peut discuter du protocole. Un maire organise les cérémonies de sa commune et aucune association ne possède juridiquement un droit de propriété sur le micro. Mais il reste une question beaucoup plus simple : peut-on raconter la Libération de La Seyne en reléguant ceux dont la raison d’être est précisément de transmettre la mémoire de la Résistance locale ?
Car les résistants seynois n’ont pas été inventés après-guerre pour les besoins des cérémonies. Ils ont renseigné, saboté, organisé, guidé et, pour certains, combattu. Le 21 août 1944, au commissariat de La Seyne, plusieurs d’entre eux payèrent de leur vie leur engagement. Dans les jours qui suivirent, des FFI participèrent encore aux opérations accompagnant l’effondrement du dispositif allemand.
Cela ne signifie évidemment pas que les résistants auraient, seuls, libéré La Seyne. La vérité historique est plus intéressante que les légendes : la libération militaire de la ville, le 26 août 1944, fut d’abord l’œuvre des soldats de l’Armée B du général de Lattre.
Et puisqu’on parle de mémoire, autant ne pas la sélectionner à la carte.
Cette armée française qui remontait vers Toulon n’était pas uniquement composée de jeunes gens débarqués d’une France de carte postale, béret sur la tête et baguette sous le bras. Elle comptait en très grand nombre des combattants venus d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne : Algériens, Marocains, Tunisiens, tirailleurs africains, soldats des troupes coloniales. Beaucoup ont combattu, beaucoup sont tombés pour libérer un pays qui, à l’époque, ne leur accordait certainement pas à tous les mêmes droits qu’aux citoyens de métropole.
Il serait assez piquant de célébrer aujourd’hui une Libération soigneusement débarrassée à la fois de ses résistants et de ses soldats africains.À ce rythme-là, il ne resterait bientôt plus que les uniformes impeccables, les véhicules militaires de collection et les discours officiels. L’Histoire, elle, est heureusement un peu plus encombrante.
Toussaint Merle et Philippe Giovannini,qui dirigèrent plus tard La Seyne, furent eux-mêmes d’authentiques résistants — même s’ils ne participèrent pas directement aux combats de la Libération de la ville en août 1944. Cette précision n’affaiblit nullement le propos de l’ANACR : elle rappelle simplement que l’histoire locale de La Seyne est profondément liée à celle de la Résistance.
Alors oui, la municipalité peut expliquer ses choix. Peut-être existe-t-il une raison de protocole, une organisation particulière, un malentendu. Il serait utile de l’entendre avant de distribuer les mauvais points.
Mais une chose devrait pouvoir rassembler tout le monde : commémorer n’est pas mettre le passé sous vitrine. C’est accepter de transmettre ce qui s’est réellement passé, avec tous ses acteurs, toute sa complexité et parfois ses vérités dérangeantes.
La mémoire de la Résistance n’appartient ni à une association, ni à une municipalité, ni à un parti. Mais personne ne devrait non plus pouvoir en effacer commodément quelques pages.
par Guy CALMES



