Etudiants (es) : quand l’État décide que papa et maman paieront!

Il a 20 ans. Ou 22. Il a quitté sa ville parce que l’université, l’école ou la formation qu’il a choisie se trouve à cent, trois cents ou six cents kilomètres de chez lui. Il loue un studio minuscule, parfois une chambre, quelquefois une place en résidence universitaire lorsqu’il a eu la chance d’en obtenir une. Chaque mois, il compte.

Le loyer, l’électricité, les transports, le téléphone, les courses. Il regarde le prix des légumes avant de regarder leur provenance. Il hésite devant un rendez-vous chez le dentiste.

Il travaille peut-être quelques heures le soir ou le week-end. Et dans ce budget tenu à coups de calculatrice, 150 ou 200 euros d’aide au logement ne constituent pas de « l’argent de poche ». Ils peuvent être la différence entre un mois qui passe et un mois qui ne passe pas. Or voilà qu’un rapport remis au gouvernement envisage une idée assez simple sur le papier : pour calculer désormais cette aide, on pourrait regarder non plus seulement ce que gagne l’étudiant, mais aussi ce que gagnent ses parents.

Il faut commencer par être précis, car le sujet est suffisamment sérieux pour éviter les slogans faciles. Rien n’est encore décidé. Nous parlons d’une recommandation figurant dans un rapport de l’Inspection générale des finances et de l’Inspection générale des affaires sociales, susceptible d’alimenter les arbitrages du budget 2027.

La simulation officielle estime qu’environ 310 000 foyers étudiants verraient leur aide diminuer, dont quelque 200 000 la perdraient complètement. L’Union étudiante avance, de son côté, le chiffre de 350 000 jeunes concernés. L’économie attendue pourrait atteindre environ 550 millions d’euros par an. Voilà donc le débat posé : plusieurs centaines de milliers d’étudiants pourraient perdre tout ou partie de leur APL parce que leurs parents auraient des revenus jugés suffisamment élevés.

Et reconnaissons tout de suite ce qui doit l’être : la question soulevée n’est pas complètement absurde. Aujourd’hui, les revenus des parents ne sont pas pris en compte pour calculer l’aide au logement d’un étudiant. Il est donc possible qu’un jeune issu d’un foyer très aisé touche une APL comparable à celle d’un étudiant dont les parents disposent de revenus beaucoup plus modestes.

Le rapport rappelle même qu’une part importante des bénéficiaires appartient à des familles situées dans les catégories supérieures de revenus. Il existe donc bel et bien une question de justice redistributive. Vouloir mieux cibler l’argent public n’a rien de scandaleux en soi. Ce serait même plutôt souhaitable. Mais encore faut-il savoir **sur qui** on décide de récupérer cet argent.

Car c’est ici que l’affaire devient beaucoup moins simple. Le revenu des parents n’est pas le revenu de l’étudiant. Cette évidence semble presque enfantine, et pourtant tout le mécanisme envisagé repose sur le contraire. Un père et une mère peuvent gagner correctement leur vie sans verser chaque mois plusieurs centaines d’euros à leur enfant. Ils peuvent avoir deux ou trois enfants poursuivant simultanément des études. Ils peuvent être séparés, remariés, endettés. L’un des deux peut refuser d’aider. Une rupture familiale peut exister.

Un jeune peut avoir quitté son foyer après un conflit profond, voire des violences. Il existe aussi des familles dans lesquelles, sans drame particulier, les parents considèrent tout simplement qu’un enfant devenu majeur doit progressivement subvenir lui-même à ses besoins. Le fisc connaît les revenus d’un ménage. Il ne connaît ni les relations familiales, ni les virements réellement effectués, ni les portes parfois définitivement fermées.

Mais au fond, le sujet va bien au-delà des APL. Il pose une question beaucoup plus dérangeante : **à quel âge considérons-nous réellement un jeune comme un adulte ?** À 18 ans, il peut voter. Il peut travailler. Signer un bail. Payer des impôts. Emprunter. Se marier. Être juridiquement responsable de ses actes.

On lui explique volontiers qu’il doit devenir autonome, mobile, entreprenant, adaptable. Mais lorsqu’il demande quelques centaines d’euros pour pouvoir habiter près de son université, soudain la République se retourne vers ses parents : « Et papa et maman, ils gagnent combien ? » Majeur pour les obligations, mineur pour certains droits : voilà une conception assez singulière de l’émancipation.

Cette question devient encore plus importante lorsque l’on quitte Paris et quelques grandes métropoles pour regarder la réalité des territoires. Un jeune vivant à Guéret, Draguignan, Aurillac, Gap, Mende ou dans une commune rurale n’a pas toujours le choix de rester chez ses parents pour suivre les études qu’il souhaite. Il doit partir. Trouver un logement. Payer une caution. Acheter des meubles. Se déplacer.

Dans ces situations, l’APL n’est plus seulement une prestation sociale : elle devient une aide à la mobilité, donc une aide à l’égalité d’accès aux études. Si l’on réduit fortement cette aide en fonction du revenu familial, on prend le risque de fabriquer progressivement une société dans laquelle certains jeunes choisiront leur formation selon leurs compétences et leurs envies, tandis que d’autres devront d’abord regarder le compte en banque de leurs parents. L’égalité républicaine mérite peut-être mieux qu’un logiciel de calcul familial.

D’autant que la situation économique des étudiants n’a rien d’un long fleuve tranquille. Beaucoup connaissent déjà des difficultés pour se loger, se nourrir correctement, se soigner ou simplement participer à une vie sociale normale. Les enquêtes successives sur la vie étudiante montrent des renoncements aux soins, des budgets extrêmement serrés et une dépendance familiale déjà forte.

Et c’est précisément là que réside un paradoxe français : nous parlons sans cesse d’autonomie des jeunes, tout en organisant une grande partie de leurs droits autour des revenus de leurs parents. Les bourses sur critères sociaux fonctionnent déjà largement ainsi. Ajouter les aides au logement à cette logique reviendrait à renforcer encore cette « familialisation » de la jeunesse.
Pour autant, défendre les étudiants ne signifie pas défendre aveuglément chaque euro versé à l’identique, y compris aux enfants des familles les plus favorisées.

Ce serait manquer la question. Si l’on considère qu’un ménage disposant de revenus très élevés bénéficie trop largement du système parce qu’il peut à la fois conserver certains avantages fiscaux liés à son enfant et voir celui-ci percevoir une aide publique au logement, alors corrigeons l’injustice **là où elle se trouve**. Réexaminons le rattachement fiscal, les avantages consentis aux foyers les plus aisés, la progressivité de l’impôt. Demandons davantage à ceux qui disposent effectivement des ressources. Mais pourquoi partir du principe que l’argent se trouve nécessairement dans la poche de l’étudiant sous prétexte qu’il existe sur la feuille d’impôt de ses parents ?

C’est peut-être là l’alternative qu’il faudrait sérieusement examiner : permettre progressivement aux jeunes adultes d’accéder à des droits sociaux fondés sur **leur situation personnelle réelle**, sur leurs revenus, leur logement, leurs études, leur autonomie effective, plutôt que continuer à les considérer comme l’annexe économique de leur famille jusqu’à 23, 24 ou 25 ans. Et parallèlement, utiliser l’impôt pour corriger les écarts entre les familles selon leurs capacités contributives. Autrement dit : davantage de redistribution, oui ; davantage de dépendance familiale, non.

Il y a enfin quelque chose d’assez révélateur dans la manière même dont cette réforme apparaît. Le rapport a été produit dans le cadre d’une revue des dépenses publiques. Avant de parler autonomie, jeunesse, mobilité ou réussite universitaire, on cherche donc d’abord plusieurs centaines de millions d’euros d’économies.

Ce n’est pas illégitime qu’un État regarde ses comptes. Mais lorsqu’il faut économiser 550 millions, une question devrait toujours précéder le coup de rabot : **quelles conséquences humaines produirons-nous ?** Combien d’étudiants devront travailler davantage ? Combien renonceront à une chambre pour multiplier les transports ? Combien changeront d’orientation ? Combien resteront chez leurs parents non par choix mais faute d’argent ? Et combien de familles dites « aisées » découvriront qu’elles sont désormais officiellement désignées pour payer une dépense qu’elles n’avaient jamais prévu d’assumer intégralement ?

Nous pouvons donc entendre la volonté de rendre les APL étudiantes plus justes. Nous pouvons même considérer qu’il serait choquant qu’un enfant de millionnaire bénéficie exactement des mêmes soutiens publics qu’un étudiant élevé par une mère au SMIC. Mais une politique de justice ne consiste pas seulement à réduire une dépense : elle consiste à choisir intelligemment qui doit contribuer davantage et qui doit être protégé.

Alors posons la question simplement. Lorsqu’un jeune quitte son foyer pour étudier, voulons-nous construire une société qui lui permet progressivement de devenir un adulte autonome ? Ou voulons-nous lui expliquer qu’il pourra être indépendant… à condition que papa et maman puissent encore payer ?

Parce qu’au bout du compte, derrière cette réforme apparemment technique des APL, c’est bien cela qui se joue : notre conception de la jeunesse, de l’autonomie et de l’égalité d’accès aux études. 

par Guy CALMES 

Etudiants (es) : quand l’État décide que papa et maman paieront