Daniel Gaxie ,Professeur émérite à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne

L’abstention électorale enregistrée lors des élections municipales de 2026 s’inscrit dans un mouvement de progression régulière engagé depuis plusieurs décennies.

Des records d’abstention ont été battus en 2022 pour les législatives et en 2021 pour les départementales et régionales. S’agissant des municipales, le record remonte à 2020, avec 55 % au premier tour, quand l’explosion d’une pandémie angoissante dissuadait de se rendre dans un lieu public.

Mais avec 43 % d’abstentions au premier tour, les élections de 2026 marquent une progression par rapport à celles de 2014 (36,5 %). Si l’on ajoute les électeurs qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales (6 % du corps électoral selon l’Insee), près d’un citoyen sur deux ne s’est pas déplacé pour élire le maire et le conseil municipal de sa commune.

L’abstention progresse également pour l’élection présidentielle, mais à des niveaux plus faibles : 26 % au premier tour en 2022, pas très loin du record de 2002 (28 %), à comparer avec les 15 % des années 1970. Seules les élections européennes font exception, avec une tendance à la baisse depuis 2009, mais à des niveaux élevés (encore 48,5 % en 2024).

Jusqu’à la fin des années 1970, les écarts des niveaux d’abstention entre les divers types d’élections étaient limités : 15 % pour les présidentielles, 20 % pour les législatives et 25 % pour les municipales. La plupart des électeurs votaient à toutes les élections. Ces écarts se sont accrus, allant par exemple de 26 % pour le premier tour de la présidentielle de 2022 à près de 67 % pour les départementales et régionales de 2021.

Un nombre croissant d’électeurs, notamment parmi les plus jeunes, estiment que seule la présidentielle est importante et mérite que l’on se déplace, alors que les autres scrutins sont secondaires et peuvent être négligés. Tel qui s’abstient aux municipales votera à la prochaine présidentielle. L’abstention progresse, mais elle est surtout intermittente.

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Le sentiment du devoir électoral s’est un peu émoussé, spécialement chez les plus jeunes, mais il n’a pas pour autant disparu : au premier tour des municipales de 2026, dans les 19 300 communes où il n’y avait qu’une seule liste, du même coup assurée d’être élue, 59 % des électeurs ont participé au scrutin.

L’abstention résulte d’une perte d’attractivité de l’ensemble des élections aux yeux d’un nombre croissant d’électeurs qui appartiennent plutôt aux catégories les moins politisées. Pour un ensemble complexe de raisons, seule la présidentielle constitue une relative exception. Une partie significative de l’abstention résulte aussi de négligences dans la réinscription sur les listes électorales d’une partie de ceux qui ont changé de domicile, par défaut d’intérêt, de temps ou d’information.

La perte d’attractivité des élections est en relation avec la progression de sentiments de défiance à l’égard de la politique. Ce phénomène est complexe et plus ambigu que ne le suggèrent les enquêtes commerciales et les commentaires courants. Les arguments invoqués pour justifier les critiques sont très divers mais, pour les catégories les plus abstentionnistes, ils reposent principalement sur la perception d’une incapacité des politiques à trouver des remèdes aux multiples difficultés de leur vie quotidienne.

La montée de l’abstention est donc fondamentalement une conséquence de la progression du chômage, de la pauvreté, de la précarité, de l’insuffisance du pouvoir d’achat, des fins de mois difficiles, des sacrifices, des difficultés de logement et des régressions des services publics qui frappent surtout les ouvriers, les employés, une partie des catégories intermédiaires et des retraités.

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Les catégories populaires ont toujours été plus abstentionnistes, mais toutes les enquêtes montrent que les écarts avec les privilégiés se sont accrus, spécialement pour les plus vulnérables, moins qualifiés, chômeurs, précaires, issus de l’immigration, handicapés et femmes cheffe de famille monoparentale. Ces difficultés touchent aussi les plus jeunes, qui sont les plus exposés au chômage, aux difficultés de trouver un emploi en rapport avec leurs qualifications, à la précarité, aux stages non rémunérés, aux bas salaires et à l’impossibilité d’accéder au logement personnel.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets et les interminables polémiques autour des votes des motions de censure, de l’adoption du budget ou de la composition des listes électorales n’ont évidemment pas dissipé la défiance politique.

Le seul élément véritablement nouveau réside dans la généralisation du mode de scrutin proportionnel avec des listes paritaires bloquées. Elle a privé les électeurs des communes de moins de 1 000 habitants du pouvoir d’ajouter ou de rayer des noms et affaibli l’attractivité de cette élection particulière.

Les plus « petites » communes sont toujours les plus mobilisées, mais c’est dans leurs rangs que l’abstention a le plus progressé.

 

Municipales 2026 et Abstentions !