
Œuvre plastique — Quentin Metsys, Le Prêteur et sa femme (1514). Cinq siècles plus tard, la question demeure étrangement familière : que devient une société lorsque l’argent cesse d’être seulement un moyen pour devenir la mesure de toute chose ?
L’ENFER FISCAL… ET LES 61 MILLIARDS DE DIVIDENDES
Il faut croire que l’enfer a parfois de curieuses douceurs.
Depuis des années, le même récit s’est installé dans le débat public : la France accablerait ses entreprises. Trop d’impôts, trop de cotisations, trop de normes, trop de contraintes. Le diagnostic a largement débordé la droite traditionnelle. En 2014, François Hollande lui-même engageait son « pacte de responsabilité » autour d’un principe très clair : diminuer les charges et les contraintes pesant sur les entreprises, en échange d’investissements et d’emplois. (elysee.fr) Depuis, quelle que soit la couleur des gouvernements, une bonne partie de notre politique économique s’est construite autour de cette même idée : pour que l’économie fonctionne, il faudrait d’abord alléger ce qui pèse sur l’entreprise.
Puis les chiffres viennent parfois troubler le récit.
Au deuxième trimestre 2026, les principales sociétés françaises cotées suivies par Janus Henderson ont distribué 70,4 milliards de dollars — environ 61 milliards d’euros — de dividendes. Sur ces trois mois, la France occupe la première place européenne et la deuxième mondiale, derrière les États-Unis. L’Allemagne se situe à 51,3 milliards de dollars, l’Italie à 17,5 milliards et l’Espagne à 13,2 milliards. (Boursorama) Voilà donc un pays réputé tellement hostile au capital que ses grandes entreprises réussissent néanmoins à offrir à leurs actionnaires l’une des plus importantes rémunérations de la planète.
Ne faisons pas dire à ce chiffre davantage qu’il ne dit. Il concerne un trimestre, celui où les entreprises européennes versent traditionnellement une grande partie de leurs dividendes. Il porte sur les grandes sociétés cotées, pas sur les millions de PME et de petites entreprises françaises. Et il comprend un versement exceptionnel de Bolloré d’environ 4,2 milliards d’euros. (Boursorama) Surtout, distribuer beaucoup de dividendes ne prouve évidemment pas que la fiscalité des entreprises soit faible. Oui, certains prélèvements, notamment les impôts de production, restent plus lourds en France que chez plusieurs de nos voisins. Le nier serait aussi idéologique que de prétendre que toutes les entreprises françaises seraient étranglées.
Mais précisément : le problème commence lorsque l’on transforme une réalité partielle en vérité générale.
Car pendant que l’on racontait l’entreprise française martyrisée par la puissance publique, cette même puissance publique organisait un soutien massif à l’économie privée. Une commission d’enquête du Sénat a évalué en 2025 à au moins 211 milliards d’euros les aides aux entreprises en 2023 dans son acception la plus large : allègements de cotisations, dépenses fiscales, subventions et interventions financières de Bpi-france. Le Sénat précise lui-même qu’en retirant certains éléments discutables du périmètre, l’estimation tombe à 108 milliards. (Sénat) Autrement dit, le chiffre de 211 milliards ne doit pas devenir à gauche ce que « l’enfer fiscal » est devenu à droite : un slogan brandi sans précaution. Mais même avec le périmètre resserré, nous parlons d’une intervention publique considérable.
Et c’est là que le débat devient réellement politique.
Pendant des décennies, on nous a expliqué que la première urgence consistait à diminuer le « coût du travail ». L’expression elle-même mérite qu’on s’y arrête. Le salaire, les cotisations sociales, la retraite, l’assurance-maladie deviennent ainsi des coûts. La rémunération du capital, elle, conserve un vocabulaire infiniment plus élégant : dividendes, rendement, retour sur investissement. Personne ne parle du « coût du capital » avec la même insistance. Pourtant, lorsqu’une entreprise distribue une partie de ses bénéfices à ses propriétaires plutôt que de l’investir, il s’agit bien, là aussi, d’un choix dans la répartition de la richesse produite.
C’est ici qu’une gauche de rupture se distingue d’une simple politique d’accompagnement. Elle ne poserait pas la question infantile : « Êtes-vous pour ou contre les entreprises ? » Elle demanderait : qui produit la richesse, qui la reçoit, qui finance quoi, et qui décide de son partage ?
Cette question devient d’autant plus légitime que la fiscalité réelle ne frappe pas uniformément toutes les entreprises. Selon une étude de la DG Fip réalisée avec l’Insee, le taux implicite brut d’imposition des profits était en 2022 de 21,4 % pour les PME, contre 14,3 % pour les grandes entreprises. (impots.gouv.fr) Il ne s’agit donc pas de réclamer mécaniquement « davantage d’impôts sur les entreprises ». Une petite société artisanale de quinze salariés, une PME industrielle qui exporte, Carrefour, Total Energies ou LVMH ne constituent pas une catégorie économique homogène simplement parce que le Code du commerce les appelle toutes « entreprises ».
Une politique de rupture pourrait justement partir de cette différence : soutenir davantage ce qui produit, emploie, investit et transforme ; demander davantage à ce qui accumule, financiarise et distribue. Conditionner plus strictement les aides publiques à l’emploi, à l’investissement productif, aux salaires et à la transition écologique ; examiner les aides lorsque des groupes massivement soutenus licencient tout en distribuant des dividendes ; distinguer fiscalement les bénéfices réinvestis de ceux qui sont distribués ; rendre enfin parfaitement transparent ce que chaque grande entreprise reçoit de la collectivité. Ce débat sur la conditionnalité n’est d’ailleurs pas une invention militante : le rapport sénatorial de 2025 constate explicitement que la coexistence d’aides publiques, de plans sociaux et de dividendes élevés a relancé cette question. (Sénat)
Voilà sans doute où pourrait se situer aujourd’hui une véritable ligne de rupture.
Non pas dans une guerre absurde contre « les patrons ». Il existe des entrepreneurs qui prennent des risques, investissent leur patrimoine, créent des emplois et se battent quotidiennement pour maintenir leur activité. Leur appliquer indistinctement la même grille qu’à une multinationale serait économiquement stupide et politiquement paresseux. Mais l’erreur symétrique consiste à placer sous le joli mot d’« entreprise » des réalités tellement différentes qu’il devient impossible de parler du pouvoir économique. Une multinationale n’est pas seulement une entreprise plus grosse qu’une PME : elle dispose de moyens financiers, juridiques, fiscaux et politiques incomparablement supérieurs.
C’est peut-être là que trente années de politique économique mériteraient d’être interrogées. À force de chercher comment rassurer les marchés, restaurer les marges, diminuer le coût du travail, réduire l’impôt sur les sociétés et multiplier les dispositifs d’aide, avons-nous suffisamment demandé ce que la collectivité recevait en retour ? François Hollande lui-même avait présenté les allègements de 2014 comme un contrat : moins de charges, en contrepartie d’emplois, d’investissements et de formation. (elysee.fr) La question politique, douze ans plus tard, consiste aussi à regarder le bilan de cette logique plutôt qu’à en répéter indéfiniment le postulat initial.
Car l’enjeu de fond n’est finalement pas fiscal.
Il concerne le pouvoir.
Qui décide de l’utilisation de la richesse créée dans une entreprise ? Quelle part revient au travail ? Quelle part finance l’investissement ? Quelle part rémunère le capital ? Lorsque la puissance publique intervient pour rendre une entreprise plus compétitive, les salariés qui y travaillent et les citoyens qui la financent acquièrent-ils un droit de regard sur les conséquences de cette aide ? Ou considère-t-on que l’argent est public jusqu’au moment où il entre dans l’entreprise, puis strictement privé dès qu’il en est sorti ?
Voilà le débat qu’une gauche qui prétendrait réellement rompre avec les politiques économiques de ces dernières décennies aurait à ouvrir. Pas celui d’une taxation punitive destinée à faire applaudir quelques militants. Pas davantage celui d’un État distribuant les aides sans regarder ce qu’elles deviennent. Mais celui d’une économie dans laquelle l’argent public oblige, dans laquelle le travail retrouve un poids face au capital et dans laquelle l’entreprise n’est plus envisagée exclusivement à travers les intérêts de ses propriétaires.
Les 61 milliards d’euros distribués au printemps 2026 ne démontrent donc pas que la France serait un paradis pour les entreprises. Ce serait aussi caricatural que de la présenter comme leur enfer.
Ils démontrent quelque chose de beaucoup plus intéressant : dans ce supposé enfer fiscal, le capital sait encore fort bien prospérer.
Et si nous commencions enfin à discuter moins du niveau abstrait des prélèvements que de ce que nous voulons collectivement faire de la richesse produite ?
Guy CALMES
Œuvre musicale — Pink Floyd, Money (1973). Une caisse enregistreuse transformée en rythme : difficile de trouver meilleure introduction sonore à une réflexion sur la place que nous accordons à l’argent.
