Rugby : Altrad plaide non coupable et accuse la LNR :

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Dans ce troisième volet de l’affaire qui secoue le rugby hexagonal, à savoir les liens d’intérêts révélés entre le président de la FFR, B. Laporte et le PDG du groupe Altrad , président du club de Montpellier (MHR) où est aussi basé son siège social d’entreprise, ce dernier vient de s’exprimer abondamment dans les colonnes de Midi-Olympique du 1er septembre.

Ingénieur, agrégé d’informatique, à la tête d’une entreprise florissante de location-vente d’équipements liés au BTP, présente dans une centaine de pays, Mohed Altrad, homme d’affaires français d’origine syrienne, est classé au 38è rang des 500 plus grosses fortunes françaises (1,8 mds de dollars). Il est également actionnaire majoritaire et président du MHR depuis 2011.

Il s’estime victime d’un dénigrement visant à lui prêter des intentions de domination sur le rugby français et ses instances, ce qu’il conteste vivement tout en maîtrisant les éléments de langage et en se référant au philosophe Francis Bacon ou à Shakespeare.

Il est un sponsor parmi d’autres, dit-il, et a parfaitement le droit de déposer un dossier. “Quand on laisse entendre que le MHR dérégulerait, par exemple, le marché du rugby français -il se trouve qu’on a pu dire la même chose du RCT-  le MHR n’est pas le plus gros budget, n’est pas celui qui affiche les plus gros salaires ni celui qui effectue les transferts les plus coûteux...” Ce n’est pas tout à fait le sujet.

Son propos devient plus précis lorsqu’il cite le conflit opposant son club à la Ligue nationale de rugby (LNR), qui gère depuis 1998 le rugby professionnel Top 14 et Pro-D2, en accord et en partenariat avec la FFR dont elle fait  partie, selon l’article 4 de ses statuts. (1)

C’est bien à l’occasion de ce conflit que Laurent Labit m’a accusé d’avoir acheté la FFR et c’est bien sur ce conflit que l’on cherche maintenant à insinuer que j’ai acheté, sinon la FFR, du moins son président…

Co-entraîneur du Racing 92, Laurent Labit avait écopé de 15 semaines de suspension et 1 500 euros d’amende, en juin dernier, pour les propos qu’il avait tenus à l’endroit de Mohed Altrad et de la FFR après la sévère défaite de son club lors du match décalé contre le MHR. Le Racing était également condamné à 50 000 euros d’amende. Le bouillant entraîneur s’en était excusé deux jours plus tard mais la LNR avait maintenu la sanction.

Mohed Altrad s’explique sur sa relation avec Bernard Laporte, avant qu’il ne devienne président de la FFR. Sauf que c’est après son élection à la tête de la fédération qu’il a formalisé son contrat d’image avec la société de B. Laporte. Il déclare que “compte tenu de sa position à la tête de la FFR, Bernard Laporte a décidé de renoncer à ce partenariat.”

 Là, il pousse un peu, Mr Altrad. B. Laporte y a renoncé parce que le contrat privé (entre deux sociétés appartenant à M. Altrad et B. Laporte) avait été rendu public en même temps que des membres démissionnaires de la commission de discipline de la LNR n’appréciaient pas l’intervention du président de la FFR en faveur du président Altrad pour atténuer des sanctions prises contre son club.

Attaque en règle de la LNR et de son président

 Pour Mohed Altrad qui défend avant tout l’image de son groupe, “cette situation résulte d’un ensemble de glissements qui se sont opérés sous la présidence de Paul Goze” l’actuel président de la LNR ! Et de mettre nommément en cause le président et le directeur général “…qui n’ont pas toutes les qualités requises pour diriger cette institution…” dont le budget propre avoisine les 141 millions et celui cumulé des clubs du Top 14 et de la Pro-D2 d’environ 413 millions, tient-il à préciser.

Il “balance” dur Altrad et donne un exemple de gaspillage, “les sommes loin d’être négligeables, versées à un grand cabinet d’avocats, imputées sur le reversement revenant aux clubs, pour “traîner” son institution de tutelle, la FFR, devant diverses juridictions…”!!

 Assez violent comme prise de position. Mais Mohed Altrad ne désespère pas de continuer à aider le rugby et pas seulement l’équipe de France. Il envisage même de “créer une fondation mise à la disposition de la FFR, dotée de plusieurs millions d’euros et dédiée à la formation et à la préparation de l’avenir.”

 N’est-ce pas cela qui peut donner l’impression d’une OPA sur le rugby français ?

Qu’en pense le président de la LNR ?

 Prudent, le patron du rugby professionnel, ancien 2è ligne et président de l’USAP, préfère s’en remettre au résultat de l’enquête diligentée par la ministre des Sports. Et apparaître comme un sage qui ne veut pas mettre de l’huile sur le feu. Il qualifie de “théorie du complot pour faire diversion”, les allusions à des fuites orchestrées par la ligue et prend acte du renoncement de B. Laporte au contrat avec le groupe Altrad, ajoutant qu'”un tel contrat n’aurait jamais dû être signé“.(2)

Il se veut rassurant et assure que ni le rugby ni le Top 14 ne vont exploser. Il ne veut pas “la guerre” avec Bernard Laporte, ni avec la FFR. Il y a urgence à restaurer  la confiance et ramener la sérénité dans le Top 14 et le rugby. “La seule chose qui importe à la LNR c’est la vérité sur les faits…” Quant au partenariat d’Altrad avec l’équipe de France, Paul Goze pense que “ça pose à l’évidence un problème...” Il va consulter les clubs pro .

Pour lui, la situation des clubs professionnels s’améliore, leur déficit cumulé se réduit, l’inflation inquiétante des salaires aussi, grâce au plafonnement de la masse salariale à 10 millions d’euros (par club), les stades s’agrandissent, le jeu ouvert des équipes attire plus de spectateurs, les recettes augmentent…le prix des places également ajouterons-nous, rendant l’accès aux matchs de plus en plus sélectifs. Que demande le peuple du rugby ? Tout baigne, ou presque.

A part les relations très conflictuelles -qui ne datent pas d’aujourd’hui- entre les deux institutions du rugby qui se chevauchent un peu, surtout depuis qu’il y a un président fédéral, certes compétent techniquement parlant, mais lui aussi homme d’affaires et qui a du mal à le faire oublier. Le conflit d’intérêt n’est jamais loin et là, avec cette relation privilégiée avec un “grand”patron, très…entreprenant, il s’est mis en porte-à-faux avec sa fonction.

Ne faut-il pas chercher ailleurs l’origine des dérives auxquelles on assiste dans le foot-ball en premier mais aussi dans le rugby, bien qu’encore loin derrière ? Sport et business sont devenus synonymes  à l’échelle internationale.

Comme le constate le sociologue Richard Guilianotti, parmi d’autres, il devient évident que la dimension business a pris le pas sur la dimension sportive pour devenir un spectacle, notamment par la médiatisation et les droits qu’elle génère.

Le revers, c’est que la logique de “toujours plus d’argent privé” dans le sport professionnel pousse à la hausse le coût des salaires et des transferts, transformant les clubs en équipes internationales et tarissant les perspectives de recrutement dans l’élite, pour les jeunes sportifs nationaux. Prive les supporters de matchs délocalisés pour cause de recettes plus fortes dans des stades plus grands et plus éloignés. Et pèse sur le prix des places et des abonnements au stade du club.

L’économie au service du sport ou le sport au service de l’économie ? C’est-à-dire dans notre société fortement libérale, de la recherche des intérêts privés des investisseurs. Rien n’empêche les mécènes du sport d’aimer tel ou tel sport. Mais de grâce, ne perdons pas de vue, ni l’origine de leur fortune, ni le fait qu’on ne saurait les confondre avec des bienfaiteurs désintéressés, ni des gestionnaires qui investiraient à perte.

Autre chose est le citoyen, qu’il soit salarié (e) ou chef d’entreprise locale, ancien joueur(se) ou pas, passionné(e) de son sport favori, qui donne de son temps et de son argent sans espoir de retour pour encadrer les gamins, les jeunes, les adultes, devient accompagnateur, puis éducateur, puis entraîneur, puis parfois président -les présidentes sont plus rares- par la confiance que son dévouement et ses qualités inspirent. Ses valeurs sportives sont authentiques, comme le sont celles de la masse des supporters. Oui, ça existe encore et ce sont les vraies valeurs du sport qui se dissolvent dans le sport business.

Est-ce vraiment ça,”la modernité” ? C’est comme le code du travail, supposé obsolète. A-t-il empêché les géants du CAC 40 d’empocher, ce 1er semestre 2017, 52 milliards d’euros de bénéfices : +26,5% par rapport au 1er semestre 2016 ! Ils sont en passe de crever le plafond des 100 milliards. Voilà le résultat de la réduction des coûts salariaux qui creusent les inégalités et étendent la précarité.

L’accès de tous au sport, partie intégrante de la culture, suppose des moyens financiers qui existent et une volonté politique de les prélever chez ceux qui les possèdent. Et non l’inverse. Les clubs professionnels ne sont pas exemptés d’une réflexion sur ce qui arrive au monde associatif. Leurs supporters leur en sauraient gré.

René Fredon

(1)http://www.lnr.fr/sites/default/files/statuts_et_reglements_lnr_2016-2017.pdf

(2) https://www.challenges.fr/sport/paul-goze-lnr-le-rugby-francais-ne-va-pas-exploser-avec-l-affaire-altrad-laporte_496755

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