Chaque jour, en France, plus de sept bébés meurent avant d’avoir fêté leur premier anniversaire.

Prenez simplement le temps de laisser ce chiffre s’installer. Sept aujourd’hui. Sept demain. Sept après-demain.
À la fin de l’année, cela représente près de 2 700 nourrissons. L’équivalent de 27 écoles maternelles entières qui disparaissent chaque année avant même que ces enfants aient soufflé leur première bougie.

Cette publication n’a pas été écrite pour provoquer, encore moins pour faire le buzz. Les réseaux sociaux regorgent déjà de polémiques fabriquées pour attirer quelques clics supplémentaires. Ce n’est pas mon intention. Si je prends aujourd’hui la plume, c’est parce qu’il existe des sujets qui devraient tous nous rassembler, bien au-delà de nos opinions politiques.

La vie des nouveau-nés en fait partie.
Ces 2 700 décès ne signifient évidemment pas que toutes ces vies auraient pu être sauvées. Aucun médecin sérieux ne l’affirmerait. La médecine ne peut pas tout. Certaines naissances sont marquées par des malformations, des pathologies extrêmement lourdes ou une prématurité extrême contre lesquelles les équipes médicales se battent chaque jour avec un engagement admirable. Mais c’est précisément parce que ces professionnels connaissent la réalité du terrain qu’ils alertent depuis plusieurs années : la France décroche.

La mortalité infantile n’est pas une statistique parmi d’autres.

Depuis des décennies, elle est considérée par les démographes, les épidémiologistes et les grandes organisations internationales comme l’un des indicateurs les plus fiables de l’état de santé d’une nation. Elle mesure bien davantage que le seul destin de quelques milliers de nourrissons. Elle révèle la qualité du suivi des grossesses, l’organisation des maternités, la capacité de l’hôpital public, l’efficacité de la prévention, les inégalités sociales et l’attention qu’un pays porte à ceux qui sont les plus fragiles.

Pendant longtemps, la France faisait figure d’exemple. Aujourd’hui, avec environ 4,1 décès pour 1 000 naissances vivantes, elle se situe parmi les pays les moins performants de l’Union européenne en 23e position sur 27 ! La Suède, la Finlande, l’Espagne, l’Italie ou encore la Slovénie obtiennent de meilleurs résultats. Tous connaissent pourtant, eux aussi, le vieillissement de la maternité, les contraintes budgétaires et les difficultés de recrutement hospitalier. Dès lors, une question s’impose : pourquoi la France fait-elle désormais moins bien que tant de ses voisins ?

Les spécialistes ne parlent pas de fatalité. Ils décrivent l’accumulation de décisions prises au fil des décennies. Des maternités ont fermé au nom d’une concentration des moyens censée améliorer la sécurité des accouchements. L’intention pouvait paraître légitime. Mais une politique publique se juge à ses résultats, pas à ses intentions. Or les résultats sont là. À cette concentration se sont ajoutés des services hospitaliers sous tension permanente, une pénurie de sages-femmes, de pédiatres, d’obstétriciens et d’infirmières spécialisées, un affaiblissement progressif de la Protection maternelle et infantile, des difficultés croissantes d’accès aux soins dans certains territoires et des inégalités sociales qui continuent de peser lourdement sur les grossesses les plus fragiles.

Aucun de ces facteurs, pris isolément, n’explique la situation. Ensemble, ils dessinent le portrait d’un système qui s’est progressivement fragilisé.
C’est précisément pour comprendre cette évolution que l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a été chargée d’une mission d’enquête.

Pendant plusieurs mois, ses inspecteurs ont auditionné des professionnels, analysé les données, étudié les organisations et formulé des recommandations. Leur travail n’avait rien d’un manifeste politique. Il avait pour seul objectif d’établir un diagnostic, afin que les responsables publics disposent des éléments nécessaires pour agir.

Or, selon les informations révélées par Le Canard enchaîné, ce rapport ne sera pas rendu public.
Si cette information est confirmée, alors le débat change de nature. Il ne s’agit plus seulement de mortalité infantile. Il s’agit de transparence démocratique.

Depuis quand un rapport financé par l’argent public, consacré à l’un des indicateurs les plus fondamentaux de la santé d’un pays, pourrait-il être soustrait au regard des citoyens ? Un rapport d’inspection n’est ni un programme électoral ni un tract militant. C’est un outil de compréhension. On peut en discuter les conclusions, en contester certaines analyses, proposer d’autres solutions. Mais encore faut-il que chacun puisse le lire.

Le plus troublant est peut-être ailleurs. Ces enfants ne manifesteront jamais. Quant à leurs parents, ils traversent souvent l’une des épreuves les plus dévastatrices qu’un être humain puisse connaître. Leur priorité n’est pas d’aller réclamer des comptes devant les caméras ou d’alimenter une polémique nationale. Leur priorité est d’essayer de survivre à l’impensable. C’est précisément pour cette raison que cette question ne peut pas reposer uniquement sur leurs épaules.

Elle devrait être portée par l’ensemble de la société.
Notre époque se mobilise volontiers et à juste titre devant une catastrophe spectaculaire. Une explosion, un attentat, une catastrophe naturelle bouleversent immédiatement l’opinion publique. Mais lorsqu’un drame se répète silencieusement, sept fois par jour, tous les jours de l’année, il finit par disparaître derrière le bruit de l’actualité. Pourtant, au terme de douze mois, le bilan humain est bien réel.

Il serait trop facile d’accuser un seul gouvernement. Le recul de la France est le produit de décisions, de renoncements et d’arbitrages accumulés depuis de nombreuses années, sous des majorités de sensibilités légèrement différentes, mais toutes libérales. C’est précisément ce qui devrait nous inquiéter. Lorsqu’une même logique finit par produire des résultats qui se dégradent, c’est un modèle économique et social qu’il devient urgent de réinterroger.

À moins d’un an de l’élection présidentielle, chacun parlera de pouvoir d’achat, de sécurité, d’immigration, de dette, de fiscalité ou de retraites. Tous ces sujets méritent un débat sérieux. Mais il en est un qui devrait tous nous obliger : que vaut la richesse d’une nation si elle protège moins bien les premiers jours de la vie qu’hier et moins bien que nombre de ses voisins ?
Une démocratie ne s’affaiblit pas parce qu’elle reconnaît ses difficultés. Elle s’affaiblit lorsqu’elle préfère détourner le regard. Car un rapport que l’on ne publie pas ne sauve aucun enfant. Il ne recrute aucune sage-femme. Il ne rouvre aucune maternité. Il n’améliore aucun suivi de grossesse. Il ne réduit aucune inégalité.

En revanche, il prive les citoyens d’un débat auquel ils ont droit.

Et lorsqu’un pays commence à considérer la mort de près de 2 700 nourrissons par an comme une donnée statistique dont on peut différer la discussion, il est peut-être temps de se demander si ce n’est pas notre conception même des priorités nationales qui mérite d’être profondément réexaminée. 

Par Guy CALMES

Chaque jour, en France, plus de sept bébés meurent avant d’avoir fêté leur premier anniversaire.