Urgence par Denis DURAND ,membre du conseil national du PCF, codirecteur d’Économie&Politique
Chaque semaine qui passe semble faire monter de nouveaux nuages à l’horizon.
Pendant que les agissements de l’impérialisme américains entraînent le monde dans une effroyable escalade guerrière, l’extrême-droite est au pouvoir aux États-Unis, au Japon, en Italie, peut-être au bord d’y parvenir en Allemagne, en Grande-Bretagne, et en France.
Si une analyse marxiste de la crise de civilisation ne nous avait pas appris que ces monstres sont de ceux qui surgissent lorsqu’un ordre ancien se meurt et que le nouveau tarde à apparaître, on pourrait parfois avoir l’impression que le monde commence à ressembler à ce qu’il aurait été si Hitler avait gagné la Deuxième guerre mondiale – avec cette différence que le suprématie dans les conflits militaires réside aujourd’hui davantage dans la maîtrise des réseaux de traitement et de circulation de l’information que dans les batailles de chars. Et que le nœud des conflits économiques et politiques ne se situe plus seulement dans le pouvoir d’avancer de l’argent pour en faire du capital mais aussi, de plus en plus, dans un monopole de l’information, qu’elle prenne la forme des news ou celle de brevets et de technologies.
L’humanité est-elle encore en état de relever le défi climatique ? L’intelligence artificielle va-t-elle tuer l’intelligence tout court ? Quand s’arrêtera l’asphyxie financière de nos services publics et de notre protection sociale ? Où nous entraînent le carnage sur le front ukrainien, le génocide perpétré en toute impunité contre le peuple palestinien, l’agression tous azimuts de Trump, la frénésie guerrière qui s’est emparée des dirigeants allemands, britanniques et français ?
Replacer la bataille politique sur le terrain de la lutte contre le capital.
En France, ces derniers mois ont vu s’accélérer l’hémorragie d’emplois dans l’industrie et les services, le sabordage systématique des services publics par les gouvernements successifs, les assauts contre la Sécurité sociale et les retraites derrière le paravent commode de péripéties parlementaires. Ces atteintes répétées à ce qu’il y avait de plus porteur d’avenir dans la société française sont devenues vitales pour un capital monopoliste qui n’atteint les objectifs de rentabilité dictés par les marchés financiers qu’en épuisant toutes les sources de la richesse.
Mais elles provoquent une telle crise politique, une telle défiance des citoyens pour les institutions de toute nature, que jamais, depuis 1945, la tentation n’a été aussi forte, dans le camp du capital, d’associer l’extrême-droite au pouvoir pour briser les reins de toute résistance aux exigences des multinationales et des marchés financiers.
Or, jamais il n’a paru aussi difficile, pour les forces démocratiques, d’endiguer cette menace, malgré la vitalité dont elles continuent de faire preuve. Un mouvement venu des profondeurs de notre peuple a réussi, aux élections législatives de 2024, à barrer au Rassemblement National la route du pouvoir grâce à la constitution du Nouveau Front populaire. Mais aujourd’hui, le danger se fait encore plus pressant.
Là où, au XXe siècle, l’affrontement de classes entre forces du capital et du conservatisme, d’une part, et, d’autre part, élan émancipateur héritier des Lumières et du mouvement ouvrier donnait leur sens aux affrontements politiques, ce sont aujourd’hui des régressions nationalistes et racistes, ou des fondamentalismes religieux profondément obscurantistes, qui mobilisent d’énormes moyens pour imposer leur vision du monde et en bannir toute espérance d’émancipation.
S’aventurer sur le terrain des idées réactionnaires et souverainistes dans l’espoir d’y retrouver une écoute dans une partie de l’électorat populaire ne fait – l’expérience des dernières élections européennes l’a encore prouvé – que renforcer encore cette emprise de l’extrême-droite sur les esprits. Tout autant que la tentation gauchiste de répondre à sa violence par une violence qui ne lui donne que des prétextes à s’amplifier impunément.
La profondeur des mouvements à l’œuvre dans la crise de civilisation rend tout aussi dérisoire la tentation d’y répondre par des solutions qui rendraient miraculeusement superflue la construction de rapports de forces, dans les luttes populaires et dans les batailles d’idées, contre le capital. Si, pour résoudre les problèmes économiques et sociaux, il suffisait de « restaurer la souveraineté nationale » en déléguant la tâche à un « État stratège » et planificateur, les échecs de la gauche en 1983, en 2002 ou en 2012 n’auraient pas donné un tel aliment à la « résistible ascension » de l’extrême-droite !
Pour replacer la bataille politique sur le terrain de la lutte contre le capital, l’enjeu est bien de proposer à nos concitoyennes et concitoyens des motifs de s’engager, dès aujourd’hui, dans des mobilisations concrètes, capables de les rassembler largement autour d’objectifs sociaux et écologiques. Les ressources pour y parvenir existent dans notre peuple.
On y parviendra d’autant mieux en rendant visibles les moyens économiques et financiers d’atteindre ces objectifs. C’est dans l’action que les consciences progressent et créent les conditions politiques d’une alternative. Pour se convaincre du potentiel qui pourrait ainsi se libérer, il suffirait de prêter attention à la créativité dont font souvent preuve les luttes sociales pour l’emploi et la transformation écologique des productions, même dans une situation générale aussi défavorable que celle où nous nous trouvons actuellement.
Un projet révolutionnaire, arme pour mieux résister aujourd’hui
C’est là que la cohérence d’un projet communiste trouve une pertinence nouvelle, comme boussole dans un monde troublé. Elle aide à désigner l’adversaire – le capital et son alliance contradictoire avec l’État, que la politique de Trump cherche à reconfigurer.
Alliance contradictoire, car l’État n’est pas seulement l’instrument de la domination des monopoles capitalistes, quelle que soit l’intimité des rapports qu’il entretient aujourd’hui ouvertement avec eux. S’il peut agir en tant qu’État, c’est parce qu’il le fait au nom de l’intérêt général, de toute la société.
D’où l’énorme portée politique de l’émotion qui s’empare du public devant les 211 milliardsd’aides publiques dispensées aux entreprises. Elles devraient être l’objet d’une bataille politique, non seulement pour les dénoncer ou les supprimer mais pour faire de l’argent public, non plus une « béquille du capital » mais un levier servant à réduire sélectivement le coût du capital pour les entreprises, à condition qu’elles développent l’emploi et la création écologique des richesses, au lieu de les encourager à réduire le « coût du travail ». C’est-à-dire une mesure à effet immédiat qui sera, du même mouvement, un premier pas vers une transformation radicale de l’économie et de la société.
La cohérence du projet communiste aide aussi à discerner les forces motrices d’un rassemblement capable de l’emporter sur le capital. C’est-à-dire d’abord le salariat dans toute la complexité des contradictions qui le travaillent, pour le pire – les divisions méthodiquement entretenues par les forces réactionnaires – et pour le meilleur – la possibilité de rassembler l’écrasante majorité de la population dans la lutte contre le capital, jusqu’à la perspective d’un dépassement des classes sociales elles-mêmes.
Mais ce projet communiste, sa cohérence, la réponse qu’il apporte à la colère et aux angoisses de notre peuple, sont aujourd’hui cruellement absents du débat public.
Pour en faire une arme de résistance et un motif d’espérer, il faut un Parti communiste qui réfléchit, qui agit et qui cherche à rassembler en prenant appui sur les luttes populaires et en visant un dépassement du capitalisme pour construire une nouvelle civilisation. C’est ainsi que le PCF sera fidèle à ce qui, dans son histoire, a fait de lui une référence dans la vie politique française et dans les forces progressistes du monde entier, et c’est ainsi qu’il tirera sa force de ce qui a rassemblé les communistes à leurs 38ème et 39ème congrès.
Il y a urgence ! 8 mars 2026
