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PISA : REMETTEZ UNE PIÈCE DANS LE JUKE-BOX…
PISA : REMETTEZ UNE PIÈCE DANS LE JUKE-BOX…

C’est reparti. Ils vont mettre encore une pièce dans le juke-box et l’on va entendre toujours les mêmes perroquets discréditer l’enseignement français, l’Éducation nationale et les enseignants. Les résultats de PISA viennent de paraître : aussitôt, les procureurs habituels reprennent leur refrain. Le niveau baisse, l’école publique ne fonctionnerait plus, les enseignants ne travailleraient pas assez et il faudrait introduire davantage de concurrence, d’autonomie, de sélection et, bien entendu, de privé. Cela fait quarante ans que la chanson passe en boucle. À force, même le disque devrait être usé.

Commençons donc par regarder sérieusement les chiffres. En 2025, les élèves français de 15 ans obtiennent 483 points en sciences, 456 en compréhension de l’écrit et 458 en mathématiques. La France se situe légèrement au-dessus de la moyenne de l’OCDE en sciences et légèrement en dessous en lecture et en mathématiques. Elle n’est donc ni parmi les meilleures ni parmi les plus mauvaises nations. Elle appartient au groupe intermédiaire des pays européens, proche notamment de l’Italie, du Portugal ou de l’Espagne. En revanche, ses résultats sont les plus faibles enregistrés depuis le début des enquêtes PISA et la proportion d’élèves en difficulté augmente dangereusement : ils sont désormais 36 % sous le niveau minimal attendu en mathématiques. Voilà ce que dit réellement le rapport PISA 2025 de l’OCDE⁠.

Mais le scandale français ne tient pas seulement à la baisse de la moyenne. Il réside dans les écarts. Plus de 90 points séparent encore les élèves socialement favorisés des élèves défavorisés. Les jeunes scolarisés en seconde générale et technologique obtiennent des résultats comparables à ceux des meilleurs systèmes européens, tandis qu’une partie des élèves de la voie professionnelle se situe parmi les groupes les plus fragiles à l’échelle internationale. Notre école ne s’effondre donc pas uniformément : elle trie, elle sépare et elle laisse tomber beaucoup plus lourdement ceux qui auraient précisément besoin d’elle pour échapper à leur condition sociale.

Et pendant que l’on accuse l’école publique de tous les maux, combien d’argent public consacrons-nous à l’enseignement prétendument privé ? En 2022, l’État lui a versé environ 8,5 milliards d’euros et les collectivités territoriales 1,9 milliard supplémentaire, soit plus de 10 milliards d’euros en une seule année. En 2025, les seuls crédits de l’État ont atteint environ 9 milliards, dont 90 % destinés à la rémunération des personnels. Pour 2026, la somme approche encore 9 milliards. Au total, près des trois quarts des ressources de l’enseignement privé sous contrat proviennent de fonds publics. Voilà un secteur « privé » dont la première clientèle est le contribuable. La Cour des comptes⁠ et un rapport parlementaire transpartisan⁠ ont pourtant constaté l’insuffisance des contrôles et des contreparties imposées en matière de mixité sociale.

Car les résultats bruts du privé sont effectivement meilleurs. Mais que compare-t-on ? En 2021, 55,4 % de ses élèves appartenaient aux catégories sociales favorisées, contre 32,3 % dans le public. La proportion d’élèves très favorisés dans le privé est passée de 26,4 % en 2000 à 40,2 % en 2021. Inversement, les collèges publics accueillent une proportion beaucoup plus importante d’enfants défavorisés, d’élèves en situation de handicap et de jeunes vivant dans des territoires où les difficultés sociales se cumulent.

La Cour des comptes le dit sans détour : un excellent taux de réussite au baccalauréat peut être obtenu en sélectionnant les élèves à l’entrée, puis en réorientant ou en renvoyant vers le public ceux qui risquent de faire baisser les statistiques. Tous les établissements privés ne le font évidemment pas. Mais le phénomène existe suffisamment pour que l’on ne puisse juger un lycée sur son seul taux de réussite au bac. C’est pourquoi le ministère calcule aussi un taux d’accès de la seconde au baccalauréat et une « valeur ajoutée », tenant compte du niveau initial et de l’origine sociale des élèves. Quand on mesure ce que l’établissement fait réellement progresser, et non la qualité de ceux qu’il a choisi de garder, la prétendue supériorité générale du privé devient beaucoup moins éclatante. La vitrine brille ; il faut simplement éviter de regarder trop attentivement l’arrière-boutique.

Le plus extraordinaire est que l’argent public finance ainsi deux systèmes qui n’assument pas les mêmes obligations. Le public accueille tous les élèves de son secteur, y compris ceux que les autres établissements ne veulent pas ou plus garder. Le privé sous contrat peut choisir largement son recrutement, demander une contribution aux familles et préserver son « caractère propre », tout en faisant rémunérer ses enseignants par la puissance publique. Nous finançons donc collectivement un système qui contribue à la séparation sociale, puis nous utilisons ses résultats bruts pour reprocher au service public de prendre en charge les enfants qu’il concentre précisément entre ses murs.

Après le lycée, le tri continue et l’argent familial prend une importance encore plus décisive. Plus d’un étudiant sur quatre est désormais inscrit dans l’enseignement supérieur privé, contre environ 17 % en 2010. Certaines formations coûtent 8 000, 10 000, parfois 15 000 euros par an, auxquels s’ajoutent le logement, les transports, les séjours à l’étranger, les préparations privées, les stages parfois non rémunérés et le réseau familial. Présenter ensuite la réussite de ces jeunes comme le seul fruit de leur mérite individuel relève d’une plaisanterie sociale assez cruelle.

Les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur sont implacables : parmi les jeunes de 25 à 29 ans, 68 % des enfants de cadres, de professions intermédiaires ou d’indépendants sont diplômés du supérieur, contre 37 % des enfants d’ouvriers ou d’employés. Et 38 % des premiers détiennent un master, un doctorat ou un diplôme de grande école, contre seulement 13 % des seconds. Ces données officielles⁠ ne décrivent pas une compétition équitable : elles montrent une course dans laquelle certains partent avec plusieurs kilomètres d’avance, puis expliquent aux autres qu’ils auraient dû courir plus vite.

Ce sont pourtant les enseignants que l’on montrera du doigt. Ces enseignants dont les rémunérations de milieu de carrière restent nettement inférieures à celles de leurs homologues de l’OCDE ; ces personnels auxquels on demande d’accueillir toujours davantage de difficultés scolaires, sociales, familiales et psychologiques ; ces équipes qui travaillent parfois dans des locaux dégradés, avec des postes non pourvus, des remplacements impossibles et des accompagnants d’élèves handicapés maintenus dans la précarité. On désarme le service public, on organise sa pénurie, puis on brandit ses difficultés comme la preuve qu’il faudrait encore l’affaiblir. C’est moins une démonstration qu’un numéro de prestidigitation.

Pendant ce temps, les familles les plus riches achètent ce que la République ne garantit plus suffisamment : petites classes, accompagnement, cours particuliers, préparation aux concours, logement près des établissements prestigieux, mobilité internationale et réseaux professionnels. Les autres se voient rappeler que l’égalité des chances existe dans la devise, quelque part entre deux mots gravés au fronton.

Et après cela, on s’étonne de la colère, de la défiance envers les institutions et du succès de l’extrême droite. Celle-ci ne propose évidemment aucune réponse égalitaire : elle détourne cette colère vers les étrangers, les enseignants, les fonctionnaires ou les plus pauvres. Mais elle prospère sur une promesse républicaine trahie. Quand une société répète aux citoyens que seuls le travail et le mérite déterminent la réussite, alors que le patrimoine, le carnet d’adresses et la capacité à payer décident de plus en plus lourdement des trajectoires, elle fabrique elle-même le ressentiment dont l’extrême droite se nourrit.

PISA ne démontre pas que l’école publique serait condamnée. Il révèle au contraire ce qu’elle parvient encore à maintenir malgré son affaiblissement. La priorité n’est pas d’ajouter de nouvelles parts de marché scolaire. Elle est de reconstruire un grand service public national : mieux rémunérer et former les personnels, stabiliser les équipes, réduire les effectifs là où les difficultés se concentrent, financer réellement l’école primaire et le collège, rénover les bâtiments et conditionner chaque euro versé au privé à des obligations contrôlables de mixité, d’accueil et de continuité scolaire.

L’École n’a pas vocation à apprendre aux enfants à accepter leur place. Elle devrait leur donner les moyens d’en changer. Faute de quoi elle ne sera plus l’ascenseur de la République, mais son service de répartition des étages.

Œuvre plastique — Honoré Daumier, Le Wagon de troisième classe (vers 1862-1864) : Dans ce wagon, les voyageurs les plus modestes sont relégués dans un espace inconfortable, tandis que les classes privilégiées voyagent ailleurs et autrement. Daumier donne ainsi à voir une société qui ne réserve ni les mêmes conditions ni les mêmes horizons à tous. Comme dans notre système scolaire, chacun semble avancer dans le même train, mais certainement pas dans la même classe.

Par Guy CALMES 

Œuvre musicale — Jacques Brel, Les Bourgeois, interprétée par Jacques Brel

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Le monocle ou le dessein national
Le monocle ou le dessein national 

Ils émergent, sortis de leur torpeur estivale. Les voilà qui envahissent les plateaux télévisés, les studios radio, s’entrecroisant, s’échangeant les mêmes idées éculées, les mêmes recettes avariées. Attifés de leur monocle, ils scrutent la montée des déficits, s’alarment des courbes de la dette. Pourtant, c’est bien leur œuvre qu’ils contemplent. Puis, tronçonneuses en main, ils traquent les économies… toujours du côté des classes populaires.

Tous se ressemblent, vêtus de leur uniforme gris austère : droite, extrême droite, centre, extrême centre, sociaux-libéraux pédants, sachants du grand capital, journalistes de la bien-pensance. Jamais le syndicat du grand patronat n’avait dicté aussi ouvertement l’agenda économique, social et politique de la rentrée. Ceux qui, pelle mécanique en main, ont creusé les déficits publics en transférant l’argent vers leurs coffres-forts, manient aujourd’hui la peur et le fatalisme : « Pour éviter des choix brutaux d’austérité demain, il faut prendre des mesures difficiles maintenant », s’exclame le Premier ministre. « Si nous n’y arrivons pas, ce sera la cata », s’est époumoné le ministre du Travail à la tribune de l’assemblée de rentrée de la CFDT.

Pourtant, leur monocle reste aveugle. Aveugle devant les lieux où l’argent dégouline : les profits, les gâchis, les évasions fiscales, les dividendes, les privilèges… Aveugle devant les 211 milliards de cadeaux aux grandes entreprises, sans contrepartie.

 

L’hypocrisie des rapaces

Plus incroyable encore : ceux-là mêmes qui ont livré le pays à la voracité des marchés financiers feignent de se plaindre de la hausse des taux d’intérêt, passés à plus de 4 % cet été. Autrement dit, les rapaces se nourrissent de la dette sur laquelle ils prélèvent l’équivalent du budget de l’Éducation nationale. Ils creusent le trou, puis proposent de le combler en s’attaquant aux travailleuses et travailleurs, aux assurés sociaux, aux retraités, aux services publics.

 

Tout passe dans l’entonnoir de la moulinette : hausse des franchises médicales, suppression des APL pour les étudiants, gel du RSA ou du minimum vieillesse, remise en cause du crédit d’impôt pour les services à la personne, hausse des impôts indirects, blocage des retraites et leur désindexation de l’inflation, réduction des crédits pour la politique familiale, démantèlement progressif de l’universalité des prestations, réduction du nombre d’agents publics.

 

Et comme ils ne peuvent plus nier la faiblesse des salaires, nos politiciens antisociaux cherchent une astuce : augmenter le salaire net… en faisant fondre le salaire brut. Faire croire au salarié que les cotisations ne font pas partie intégrante de sa rémunération, tout en réduisant encore la participation des employeurs au financement de la Sécurité sociale.

 

L’investissement public, socle de notre humanité partagée

Pourtant, la dépense publique est un investissement pour la vie, un engagement envers notre humanité commune. L’impôt juste et les cotisations sociales ne sont pas une confiscation, mais des leviers essentiels — non seulement du pouvoir d’achat, mais surtout du « pouvoir de vivre » : celui qui permet de mettre en commun une part de la richesse produite pour la solidarité, le partage, le vivre mieux ensemble. En fusionnant salaire brut et salaire net le travailleur aurait l’impression, qu’il gagnerait plus à la fin du mois alors qu’en réalité c’est son « pouvoir de vivre » qui sera amputé. Cette tromperie organisée vise à empêcher les luttes pour l’augmentation des salaires et la baisse des prix des produits de premières nécessités, tout en stérilisant les combats pour des services publics modernes. Voilà l’une des raisons qui me font préférer   la notion de « pouvoir de vivre » à celle de « pouvoir d’achat ».

 

C’est ce que refusent désormais les plus fortunés, qui ont décidé de faire sécession. Avec une hypocrisie sans limite, ils fustigent le secteur public, dénoncent le « fardeau » des prélèvements obligatoires, transforment les cotisations sociales en « charges ». Ils oublient soigneusement de rappeler qu’ils figurent parmi les premiers bénéficiaires des biens et services publics. Sans éducation, sans santé, sans infrastructures, sans justice, sans sécurité collective, il n’y a ni efficacité économique durable, ni bien-être collectif.

 

Tarir les budgets de l’éducation, de la santé, de la sécurité, de l’écologie ou de la justice, c’est compromettre le développement humain, et donc la productivité future. C’est l’accumulation des coûts de ces réductions insupportables, conjuguée aux transferts massifs de richesses vers le grand capital, qui finit par faire craquer la société.

 

Le coût de l’inaction

Où se cachaient ces chasseurs de dépenses publiques pendant les canicules, pour ne pas voir que la contraction des budgets de la sécurité civile, la lamination du Fonds vert, le refus d’une transition environnementale, la compression du budget de la santé coûtent cher — en vies humaines et en réparations ?


Dès le 10 août, la ministre de la Transition écologique a annoncé que les canicules coûteraient au bas mot 15 milliards d’euros à la France. Comparons ce chiffre aux subventions aux énergies fossiles, qui, selon la Cour des comptes, atteignent 13 milliards par an. Selon une étude de Triodos Bank, les coûts des chaleurs extrêmes s’élèveraient à 180 milliards en Europe, soit 1 % du PIB. Pour la France, ce recul atteindrait 1,4 % des richesses produites, soit 40 milliards. Sans compter les effets à long terme : surmortalité, dépollution des eaux, dégradation des écosystèmes, baisse des rendements agricoles, restauration des forêts brûlées (20 000 € par hectare), réparations d’infrastructures endommagées.

 

Voici une donnée vertigineuse : selon la Cour des comptes, pour chaque euro investi aujourd’hui, ce sont 3 euros de dommages évités demain. Continuer à refuser le progrès social et écologique coûtera, selon ses calculs, 11 points de PIB — soit 331 milliards.

 

Pourquoi ces chiffres capitaux sont-ils systématiquement étouffés ? Pourquoi cette vérité est-elle noyée sous la propagande des déficits, sous ce refrain hypocrite qui accuse notre protection sociale d’être « trop généreuse » ?

 

Ajoutons qu’aucune étude  ne chiffre pour l’instant ni la destruction de capital ( forêts , maisons, décapitalisation des troupeaux faute de nourritures,  destructions diverses, …), ni les effets à moyen terme sur la santé ..

 

Un autre choix est possible

La question n’est donc pas de savoir si nous avons les moyens, mais si nous pouvons nous permettre de ne pas agir.

Dans l’immédiat, les propositions du nouveau Front populaire restent d’actualité :Taxation des superprofits, Contribution des très grandes fortunes (comme l’impôt minimal de 2 % sur le patrimoine des milliardaires proposé par Gabriel Zucman),Suppression progressive des aides publiques et des niches fiscales qui entretiennent la dépendance aux énergies fossiles, Lutte déterminée contre l’évasion fiscale, Conditionnalité sociale et écologique des aides aux entreprises, Emprunts publics de long terme pour financer des infrastructures utiles à plusieurs générations.

 

Au-delà, une révolution fiscale s’impose. La maîtrise citoyenne de la création monétaire et du système bancaire, devenus propriété sociale et publique, doit être mise en débat. Créons-nous de l’argent pour favoriser les possédants… ou pour l’intérêt général, humain et environnemental ?

 

Un fonds européen de centaines de milliards, alimenté par le gel des dettes des États et la création monétaire de la BCE pour le développement humain et la vie des écosystèmes, est d’une urgence absolue. Un fonds mondial, géré à l’ONU, visant le co-développement humain et la transition environnementale, est tout aussi nécessaire.

 

Pour un nouveau dessein national

Pour être utile, les débats préparatoires à l’élection présidentielle n’ont pas besoin de porteurs de lampe torche éclairant les déficits et le désastre qu’ils ont créé. Et les forces de la transformation sociale ont besoin de s’unir non pas pour répéter ce que proposent les syndicats de lutte de classe mais pour porter un grand et neuf projet de rupture : un nouveau dessein national mêlant justice et paix, démocratie réelle, et refus de toutes les dominations.

Les travailleuses et les travailleurs unis ont besoin d’un bond en avant dans le progrès social, écologique, féministe et antiraciste.
Ainsi pourrons-nous éloigner la peste brune.

31 août 2026 par Patrick LE HYARIC