
Comprendre les ressorts du succès du RN pour mieux le combattre.
Né aux États-Unis, le nativisme désigne les mouvements qui, au milieu du XIXe siècle, ont pour enjeu la défense acharnée des « natifs ». Les natifs sont alors les descendants des protestants immigrés d’Europe. Ce qui est important dans la matrice nativiste, c’est la sacralisation du sol natal, qui peut prendre une dimension nationaliste et qui est toujours associée à la xénophobie.
La matrice nativiste a fondamentalement besoin d’un ennemi-étranger qui peut aussi être un étranger social. Elle permet de comprendre comment du FN au RN, on est passé de l’antisémitisme à l’anti-islamisme. La sacralisation du sol « natal » s’exprime à travers le fameux « on est chez nous ». Au FN puis au RN, la matrice nativiste peut s’exprimer dans l’indo-européanisme, le paganisme ou le catholicisme traditionnel.
C’était déjà une stratégie de respectabilisation ou de notabilisation.
L’antisémitisme, la collaboration, Vichy ne sont pas la bataille de Marine Le Pen et encore moins de Jordan Bardella. L’islamophobie a remplacé l’antisémitisme, ce qui n’est pas en soi un progrès. La notion de génération est importante pour comprendre qu’un parti peut évoluer tout en persistant dans son être.
Le racisme à fondement biologique, auparavant une évidence, a été disqualifiée après la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1980, le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grèce) a fondé le racisme sur un différentialisme dit culturel. Mais attention, il y a l’explicite et l’implicite : le discours officiel du parti FN-RN mais aussi tous les circuits parallèles où le racisme biologique perdure.
Ce parti reste un parti amateur comme l’a encore montré l’épisode de la dissolution à propos de la formation de ces cadres, de l’élaboration balbutiante du programme, ou plus récemment la défense improvisée dans l’affaire des assistants parlementaires.

Le RN est le bénéficiaire et non l’instigateur du déploiement sur la longue durée de phénomènes structurels.
Pour reprendre une idée chère à Marx, on ne peut pas comprendre la manière dont les gens pensent et, en l’espèce, votent sans jeter un regard sur leurs conditions matérielles et sociales d’existence. Celles-ci ont été bouleversées, parfois ravagées, par « la crise économique ». Les ressources publiques deviennent de plus en plus rares et la concurrence pour elles de plus en plus intense.
Ce qui n’est pas sans activer des dispositions xénophobes. C’est un grand classique de toute crise économique. Elle est la toile de fond sans laquelle rien n’est compréhensible. Elle alimente un processus d’insécurisassions sociale déjà pointé par Robert Castel et actualisé par Nicolas Duvoux. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’essor du FN. Pour y parvenir, il faut intégrer d’autres facteurs comme la restructuration du système scolaire.
Jusqu’à la fin des années 1980, la généralisation de l’enseignement secondaire supérieur qui va donner l’école unique et le collège unique est considérée comme un progrès dans le cadre de la bataille pour la démocratisation de l’enseignement secondaire supérieur.
En quelques dizaines d’années, elle permet l’accès à l’enseignement supérieur mais, en même temps, de manière dissimulée, elle laisse beaucoup de laissés-pour-compte. Lucie Tanguy, sociologue, avait tout de suite alerté sur les nombreux enfants restés en souffrance, demeurant au sein du système scolaire tout en décrochant. Ils développent le sentiment d’être humiliés ou méprisés. Ils entrent en sécession symbolique avec ceux qui, comme les enseignants, avaient une autorité sociale importante.
Ils cherchent ailleurs des explications notamment sur Internet où ils sont exposés au complotisme. Le Front national exploite leur sentiment d’avoir été floués par l’école qui n’a pas apporté les bénéfices attendus.
Ce sont les moins diplômés qui votent le plus FN, pas parce qu’ils sont non diplômés mais parce qu’ils ont le sentiment d’avoir été bernés. On le perçoit avec Bastien Régnier, un collégien qui projetait de tuer 17 enseignants. Ses blessures symboliques sont au principe de son rejet du système scolaire et des paroles d’autorité comme celles des intellectuels ou des scientifiques. Cela va le conduire au Front national.
Le RN bénéficie du fait que gauche et droite ont gouverné sans résoudre un certain nombre de problèmes. À ceci s’ajoute la césure entre représentants et représentés dans une période historique où il est plus compliqué de faire croire que le politique peut avoir de l’efficacité.
Le fait, qu’à chaque alternance, l’univers de ce qu’il est possible ne cesse de se réduire a été un moteur puissant pour le RN. Le fait qu’à chaque alternance, priorité soit systématiquement donnée à la lutte contre l’inflation, à la restauration des marges des entreprises et à la diminution du périmètre étatique aboutit à une sorte d’indifférence électorale, littéralement le fait qu’on n’opère plus de différence entre droite et gauche.
Il n’y a pas meilleur carburant pour le RN que cette phrase qu’on ne cesse d’entendre : « Eux, on ne les a pas encore essayés. »

Dans le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx parle du « crétinisme parlementaire », qui ôte aux dirigeants toute vue claire sur ce que vivent et espèrent les gens et ce que sont leurs problèmes réels.
La matrice nativiste trouve un terrain favorable en France où le culte du sentiment national est quasi permanent. Il s’exprime aussi bien dans l’industrie du luxe que dans le goût pour la généalogie (pratique culturelle impossible pour les étrangers faute d’accès à un état civil), dans la sanctification de l’histoire de France et de son patrimoine.
Électeurs et dirigeants du RN partagent au minimum le point de vue nativiste, la thématique de la décadence et la détestation du politique. Ce qui permet de coaguler des segments sociaux très différents et parfois opposés. Mais, dans certaines circonstances (mobilisation contre la retraite à 64 ans, vote de la taxe Zucman), les intérêts antagonistes de « leurs » électeurs placent les dirigeants du RN dans l’embarras et les contraignent à de nombreuses volte-face.
Texte écrit par Christian BARLO avec l’aide de l’article Patrick Lehingue et Bernard Pudal :
« Le RN est un parti aubaine »
Entretien dans l’Humanité des 6 , 7 et 8 décembre 2026
